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La revue des revues

Le français aujourd’hui, «Voix, oralité de l’écriture», n°150, septembre 2005.
© Editions AFEF/Armand Colin.

La voix : ouvrir la classe à l’oralité

Février 2006

Le 150 ème numéro du Français aujourd’hui propose sous le titre « Voix, oralité de l’écriture » un inventaire de situations où l’oralité est simplifiée, figée par les programmes scolaires, les idéologies ou les habitudes. La revue de l’association française des enseignants de français (AFEF) analyse la notion de « voix » à travers les différents enjeux qu’elle implique dans la didactique. Un problème de langage actuel qui concerne tous les niveaux d’enseignement, de la maternelle à l’université. Pour repenser les séparations communément admises entre lecture et écriture, subjectivité et analyse.

 

Il était une fois la voix et la machine…

Nous vivons aujourd’hui dans une époque de « reproductibilité technique ». « L’oral reproduit » ne nous fascine plus, il fait partie de notre quotidien via la radio ou le disque par exemple. Nous avons oublié que les premiers appareils de la fin du 19 ème siècle permettant d’enregistrer le son ont déterminé « physiquement une rupture culturelle au cœur du lien public ».

Avec la machine, la voix est devenue plus complexe, à la fois proche et distante. Un nouveau rapport au public s’est établi. Les déclamations des « artistes de la voix » tels que Hugo et Lamartine ont laissé place à l’expression d’une poésie moderne. La « technicisation » via l’enregistrement a changé l’écriture.

En poésie, la voix s’est fait la résonance de la crise de l’oral commencée avec l’arrivée du phonographe. Verlaine se présentait comme un poète quasi "aphone", celui dont la voix est "en sourdine", affaiblie et presque silencieuse. Quant à Mallarmé, sa voix est "solfiée" : c'est le rythme qui détermine le chant. "Photographiée", la voix n’était plus ni vivante, ni sacrée. Grâce aux nouveaux appareils, un nouveau discours scientifique sur la voix est alors apparu : l’analyse linguistique et phonétique.

Aujourd’hui, le paradoxe de la voix, c’est que son mystère persiste malgré cette histoire matérialiste. Arnaud Bernadet nous invite à rechercher son « caractère immatérialiste » par une écoute toujours renouvelée, au-delà des évidences.


L’autre et ma langue : le paradoxe de l’accent

L’accent pose problème et c’est souvent par la phonétique ou la sociolinguistique qu’on en cherche la solution. Au contraire, Gérard Dessons nous propose d’interroger la dimension masquée fondamentale de l’accent, sa « double valeur éthique et politique ». En effet, l’accent engage autant le sujet qui parle que celui qui l’écoute. Il s’agit de la perception d’une « réalité de prononcer » comme la « manifestation individuelle d’une communauté linguistique » réelle ou imaginaire.

Au 19 ème siècle, l’anthropologie positiviste attribuait déjà « les particularités des réalisations linguistiques individuelles aux déterminations contextuelles, géographiques ou sociales, des locuteurs ». Percevoir un accent, c’est toujours désigner « celui qui parle ici, mais de  ». L’accent, c’est « l’autre dans la langue ».

Si l’on considère l’attitude des institutions, l’accent est généralement un « reliquat à effacer ». Pour reprendre les mots de P.-R. Léon en 1966, on rappelle aux étrangers le besoin de « corriger l’essentiel de leur accent » dès le début de leur apprentissage du français. Ces préconisations reprennent le discours classique sur l’accent, en lien avec le mythe de la pureté des langues qui s’est développé avec l’unification linguistique de la France, au 18 ème siècle. Grimarest expliquait alors que l’accent « corromp[ait] la langue de la capitale ».

L’absence d’accent est donc le bon accent et la norme de Paris. Sous le terme « non Parisien » on confond de fait le provincial et l’étranger. L’obstacle au bien parler est politique, c’est la norme linguistique. L’accent est la « marque de l’étranger dans la langue ».

Cependant, proche et lointain à la fois, l’accent permet paradoxalement de « s’apercevoir » de notre langue. On ne peut séparer la voix de la résonance intime qu’elle implique. L’accent est donc aussi « l’autre de ma langue ». Gérard Dessons nous rappelle que l’accent, manière de parler individuelle et « traversée du collectif », est un miroir. De même, parler de l’accent d’un artiste, c’est rendre hommage à une manière littéraire ou artistique qui touche à la fois l’individu et le collectif. Proust disait que la littérature était écrite dans une « sorte de langue étrangère », une voix qui nous permet paradoxalement de découvrir des choses cachées au fond de nous.


La voix dans et par la littérature

Approcher la littérature via le concept de la voix, c’est découvrir que les textes écrits s’écoutent comme ils se lisent. Dans la Bible, les poésies de Charles Péguy ou de Blaise Cendrars, la voix est un mouvement « se faisant », qu’on ne peut figer. Henri Meschonnic rappelle que la Bible est un tout continu, une « voix-poème », un « poème-Bible » qui n’est ni prose, ni vers. 2000 ans de traductions « effaçantes », « 18 siècles de surdité » à la voix du poème, ont tenté de soumettre le texte saint aux idéologies successives et faire prévaloir le signe sur le souffle poétique.

De même, la poésie de Charles Péguy est une voix qui ne supporte pas de « lecture toute faite ». Charles Péguy était un admirateur de la phonétique. Il a d’ailleurs collaboré à des travaux de phonétique expérimentale. Dans son œuvre, la sonorité générale prime sur les mots, de sorte que le lecteur « n’est pas libre » : il « parachève l’œuvre » en lui donnant un espace de résonance intime. La poésie de Charles Péguy est « un peuple qui parle en lui (…) un peuple de mots (…) comme si c’était une pluralité d’individus qui parlaient à la fois ».

Adhérer à la force continue du poème, c’est s’ouvrir à la diversité des interprétations, la pluralité des voix. Pour reprendre les mots d’Henri Meschonnic, « la voix est du sujet qui passe de sujet à sujet. (…) Le sujet se fait dans et par sa voix ». L’écoute attentive de la voix en littérature est donc la clé de l‘écoute de notre propre voix.


La voix : un test majeur de la didactique

Les enjeux de « cette notion toujours énigmatique de voix » sont à la fois éthiques et didactiques. Le français aujourd’hui propose quelques pistes pour ouvrir la classe à l’oralité et faire entrer les élèves dans l’intimité des voix de la littérature. De l’école primaire au lycée, la grande difficulté semble résider « dans les facilités qu’on s’autorise pour, justement, éviter la difficulté », la complexité des textes.

Pour Patrick Joole et Christine Plu, la notion de polyphonie peut être abordée avec des livres jeunesse en faisant des allers et retours entre des œuvres polyphoniques et d’autres qui ne le sont pas. L’appropriation des voix des personnages peut se faire en plusieurs étapes : une préparation à la lecture qui consiste en l’identification des personnages et de l’origine des voix en présence, puis une mise en voix via la théâtralisation du texte dit à plusieurs.

En collège et lycée, il s’agit de ne pas sacrifier le texte à l’analyse littéraire traditionnelle qui sépare méthodiquement forme et contenu. Philippe Païni estime que la voix est un « levier » pour découvrir les poèmes sans « lecture toute faite ». Ce devrait être tout à la fois un «principe pédagogique, une éthique de la lecture » et « un outil critique » pour les textes littéraires. On lit avec l’oreille la « voix-poème », en s’attardant sur les silences, les personnages « sans voix » et ce qui « sourde ».

Quant à Laurent Mourey, il propose d’enseigner la voix en enseignant la lecture « dans tous les sens », à voix haute ou basse, murmurée ou silencieuse… Des activités d’écriture-lecture autour du texte – « écritures successives de paroles ou de pensées » des personnages, écritures dialoguées – sont des « reformulations de problèmes et non des solutions » qui permettent de développer les résonances et introduisent du parlé dans l’écrit.

Apprendre à lire, c’est d’abord « peut-être apprendre à entendre clairement ce qui nous trouble ». Lire, c’est donc aussi réussir à accepter de faire entrer en soi des voix étrangères qui nous « décentrent », nous permettent de faire émerger notre voix.


La radio : vivre les voix du monde

Comme le disque, la radio est « l’emblème du rapport complexe de distance et de proximité entre l’œuvre et le récepteur ». Les voix de la radio posent de nombreux problèmes, mais les faire entrer dans la classe peut transformer celle-ci en « lieu de vie où chacun devient par les autres, où chacun devient sa voix, par toutes les autres voix ». Oser un bain de sons avant des activités d’analyse par étapes, alterner l’écoute du flot continu des paroles radiophoniques et des enregistrements didactisés, cela permet aux élèves de construire une conception non figée de l’oralité. Pour qu’ils deviennent à leur tour des « voyageurs de la voix » ouverts et à l’écoute de l’autre.


Pour aller plus loin  :
  • Le français aujourd’hui , « Voix, oralité de l’écriture », n°150, septembre 2005, Editions AFEF/Armand Colin.

  • Association française des enseignants de français (AFEF) : http://www.afef.org/index.htm.

Emilie  Descatoire

Article publié le 08/02/2006