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Les mots de l'actualité
Le meurtre en France d’Ilan Halimi fait bien sûr surgir le soupçon d’antisémitisme. Ilan Halimi a-t-il été tué et torturé parce qu’il était juif ? Son appartenance religieuse est-elle pour quelque chose dans le fait qu’il soit devenu la cible des assassins ? Question terrible qui pose le problème du sens de ce mot antisémite.
Et le mot est assez compliqué : il renvoie à un sens d’usage, parfaitement compris, et à une origine qui, elle, pouvait faire présager un sens différent.
Le mot antisémite aujourd’hui a donc un sens assez clair. L’antisémitisme est un racisme dirigé contre les Juifs. Un racisme donc assez particulier, dans la mesure où il sélectionne ses victimes par rapport à leur religion, et non par rapport à une autre appartenance. Racisme donc tout à fait disséminé, puisqu’on trouve des Juifs de multiples origines, aux quatre coins du monde.
Pourquoi le mot est-il étonnant ? Parce que si on le décompose, on en conclura logiquement que l’antisémitisme est dirigé contre les Sémites. Surprise donc : les Sémites ne sont pas les Juifs.
Les Juifs pourtant sont des Sémites. Le mot vient de la tradition biblique : Sem est un fils de Noé, une des survivants du Déluge donc, et l’un des pères de l’humanité, d’après la légende des Ecritures. Le mot sémite, assez tardivement formé en français renvoie aux peuples qui parlent des langues dites sémitiques… essentiellement l’Arabe et l’Hébreu. Les Sémites, d’après cette signification seraient donc certains juifs (ceux qui parlent hébreu) et tous ceux qui parlent arabe.
On voit bien que le mot n’est jamais utilisé dans ce sens. Et le changement s’est opéré il y a assez longtemps déjà, quand est né l’antisémitisme qui a baigné la fin du dix-neuvième et la première moitié du vingtième siècle. Progressivement, les mots savants « sémitiques » (pour le langues) et « sémitisant » (pour ceux qui les étudient) vont disparaître de l’usage courant. Et le mot « sémite » commence à vouloir dire juif… Ce qui est bizarre est que le glissement de sens atteste deux mouvements différents. Ou bien on parle de sémites parce qu’on n’ose pas parler de juifs : le mot, dans la littérature, dans la langue courante, est parfois perçu comme raciste, comme injurieux. On parle de sémite pour éviter le terme historique, ordinaire : un mot savant prête moins à conséquence. On emploie le mot sémite pour ne pas être raciste.
Ou au contraire, on parle de sémite pour souligner une appartenance particulière, une ethnicité, quelque chose qui va plus loin que la seule appartenance religieuse, qui voudrait montrer que le juif est foncièrement différent… Différent de qui ? De celui qui en parle, qui emploie le mot. On emploie le mot sémite parce qu’on est raciste. Et là, nous sommes à la vraie racine de l’antisémitisme le plus bas. On retrouvera plus tard le même genre de différence d’échos avec le mot israélite.
En tout cas les mots antisémite, antisémitisme se répandent dans les années 1880 à 1900, et c’est dans cette atmosphère que se développera l’affaire Dreyfus : tout le cadre idéologique et linguistique était prêt !
Yvan Amar
Article publié le 24/02/2006
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