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Dossiers pour la classe
L'Oulipo

Le plus bel exemple de combinatoire est le livre de Raymond Queneau intitulé Cent mille milliards de poèmes, paru en 1960.
Cet ouvrage, composé de 10 sonnets distincts, se présente sous la forme d'une structure combinatoire, autrement dit, sous la forme d'un puzzle.
Tous les alexandrins de ces sonnets sont imprimés sur des bandelettes de papier indépendamment les uns des autres.
Il est donc possible de produire, en combinant les bandelettes, autant de sonnets qu'il y a de bandelettes différentes pour chaque vers (soit 10 car il y a en tout 10 sonnets).
D'autre part, il y a sur chaque page 14 vers indépendants (deux fois quatre alexandrins pour les quatrains et deux fois trois alexandrins pour les tercets). Il est donc effectivement possible de produire 10 à la puissance 14, soit 100 000 000 000 000 de poèmes d'où le titre non mensonger de ce poème : Cent mille milliards de poèmes !
Queneau entreprit cette tâche incroyable d'écrire 10 sonnets différents en se pliant à un certain nombre de contraintes extrêmement strictes afin de permettre la lecture des sonnets produits quelle que soit la combinaison choisie.
Parmi ces contraintes, il souhaitait travailler avec des rimes qui ne soient ni trop courantes, ni trop rares, et sans utiliser les même mots. Ceci rendant la tâche de plus en plus difficile à accomplir au fil des sonnets.
Cette œuvre fut saluée par les Oulipiens comme la « première œuvre de Littérature potentielle ».
Ce petit ouvrage permet à tout un chacun de composer à volonté cent mille milliards de sonnets, tous réguliers, bien entendu.
C’est somme toute une sorte de machine à fabriquer des poèmes, mais en nombre limité ; il est vrai que ce nombre, quoique limité, fournit de la lecture pour près de deux cents millions d’années (en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre).
Les choses étant ainsi données, chaque vers étant placé sur un volet, il est facile de voir que le lecteur peut composer 10 à la puissance 14 sonnets différents, soit cent mille milliards.
(Pour être plus explicite pour les personnes sceptiques : à chaque premier vers [au nombre de dix] on peut faire correspondre dix seconds vers différents ; il y a donc cent combinaisons différentes des deux premiers vers ; en y joignant le troisième il y en aura mille et, pour les dix sonnets, complets, de quatorze vers, on a donc bien le résultat énoncé plus haut).
En comptant 45 secondes pour lire un sonnet et 15 secondes pour changer les volets à 8 heures par jour, 200 jours par an, on a pour plus d’un million de siècles de lecture, et en lisant toute la journée 365 jours par an, pour 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails).
Raymond Queneau.
Lire également : La mathématique dans la méthode de Raymond Queneau, selon Jacques Roubaud.
Adaptation Anne Claire Bulliard,
d'après des textes de Mathilde Landier.
Article publié le 09/06/2006
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