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Les mots de l'actualité

INHUMAIN   12/07/2006

 

Le journal Libération en date d’hier se fait l’écho des inquiétudes et de la sollicitude de la compagnie américaine Whole foods, qui, sensible aux préoccupations des défenseurs des animaux, a décidé de ne plus vendre de homards vivants, et de ne plus les entreposer dans des viviers exigus, où leur promiscuité risquait d’altérer leurs conditions de vie… Et le quotidien français précise : « Les défenseurs des animaux partent en croisade contre le traitement « inhumain » des crustacés, vendus vivants. »

Le problème, purement linguistique – vous pensez bien que je ne suis pas là pour vous livrer mon point de vue personnel sur la cruauté faite au homard – concerne l’adjectif inhumain. Peut-on parler d’un traitement inhumain infligé au homard ? Personne ne conteste que le homard n’est pas un humain. Mais est-ce pour autant qu’on va considérer la phrase soit comme absurde soit comme prise au figuré ? En d’autres termes, va-t-on considérer que l’adjectif inhumain renvoie plutôt à la victime (au homard) ou au tortionnaire : le négociant en crustacé, ou même le cuisinier, voire encore le consommateur.

Souvent le mot inhumain fonctionne comme un signe à deux faces. Si l’on dit par exemple qu’un vainqueur traite les vaincus de façon inhumaine, on entend tout à la fois que que ce vainqueur cruel dénie toute humanité aux vaincus : il se permet de les traiter comme s’ils n’étaient plus des hommes, avec une cruauté qu’on ne doit pas se permettre avec un humain. Mais pourquoi ne doit-on pas se la permettre ? Parce qu’on est soi-même humain ! Parce que, si l’on se permet cet excès, cela peut signifier que l’on n’est plus humain soi-même: on ne se conduit plus en homme.

On a touché là aux deux significations principales des mots humain et humanité : d’un côté, le fait d’être un homme (ou une femme : il est question d’espèce bien sûr, et non de sexe). D’un autre le fait de ne pas étouffer en soi ce qu’on considère comme la caractéristique principale de l’homme : la compassion, la pitié, le respect de l’autre, et une impossibilité à faire certaines choses, à se laisser aller à certains gestes. On voit donc bien que l’expression « traitement inhumain » fait allusion à une défaillance ou à une perversion de la part de la personne qui inflige le traitement, et que le statut de la victime n’est pas forcément en cause.

Et pourtant, il arrive couramment que le mot ne fasse pas référence de façon claire au bourreau, mais uniquement à la victime. « On vous a fait patienter trois heures dans ce bureau, sans vous donner de chaise, sans vous proposer un verre d’eau, sans même vous dire si vous seriez reçu ou non ? C’est inhumain ! » Dans cet exemple, on ne sait pas qui est à l’origine de ce traitement. On sait seulement que quelqu’un a été mal traité. Comme s’il n’était pas un homme. Enfin j’exagère un peu, car le mot est souvent usité non pas au sens propre, mais pour insister, pour intensifier le propos. Malgré tout, il reste d’une grande force, et de façon générale, on se garde de l’employer de façon trop légère.

On se gardera également de la confondre avec surhumain qui n’a pas du tout le même sens. On parle le plus souvent d’énergie surhumaine, ou d’efforts surhumains, ou encore d’une résistance, d’un courage, d’une détermination surhumaine, pour signifier que ces efforts ou ce courage dépasse largement ce qu’on attend d’un humain en général ; « Au prix d’un effort surhumain, il a réussi à nager jusqu’au rivage ! » Et la tonalité du mot est presque toujours admirative.

 
Coproduction du Centre national de Documentation Pédagogique.
http://www.cndp.fr/

Yvan  Amar

Article publié le 12/07/2006