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Les mots de l'actualité
Depuis hier, l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo est en procès puisqu’on lui reproche d’avoir republié, au nom de la liberté d’expression, les caricatures du prophète Mahomet initialement parues dans un journal danois. Est-ce alors du blasphème qu’on fait le procès ? De la liberté de blasphémer ? Avant de se faire une opinion, on peut justement réfléchir sur ce mot de « blasphème ».
Le sens ordinaire du mot n’est pas très compliqué : le blasphème est une sorte d’insulte faite à la religion. Sa gravité s’exprime donc, non par la force de l’insulte, mais par l’importance de l’objet insulté. En fait le blasphème tient à la différence de niveaux entre deux mondes : il part de la sphère laïque, ordinaire disons, pour se moquer de quelque chose de sacré.
Le problème est que le blasphème ne peut pas forcément se lire dans les deux sens. C’est du point de vue du sacré que la religion se sent outragée. Et la réciproque n’est pas toujours vraie : celui qui se permet une liberté par rapport à la religion n’est pas forcément conscient de la gravité de sa moquerie… surtout s’il est athée, s’il ne croit pas en Dieu !
Comment peut-on insulter ce à quoi on ne croit pas ! On n’insulte que ses formes extérieures, que ses apparences. Et on ne fait pas forcément la différence entre la moquerie qui vise un prophète, celle qui vise un homme politique ou celle qui vise l’homme de la rue. En tout cas, il n’y a que les porte-paroles de la religion en question qui puissent s’en prévaloir…
L’origine du mot « blasphémer » est assez obscure. Le mot vient bien du grec, mais de radicaux mal connus, tout au moins le premier. « Phème » évoque la parole, ce qu’on dit. « Blas- » c’est moins clair, mais ça pourrait se rattacher à l’idée de blessure, de tort fait à quelqu’un.
Le sens du mot se rapproche de l’expression « lèse-majesté », une idée qui fait très ancien régime. Un mot insultant, un geste déplacé sont beaucoup plus graves à l’égard d’un roi qu’à l’égard d’un autre homme… Pourquoi ? C’est qu’on lèse, c’est-à-dire qu’on attaque la majesté, et non pas simplement l’homme. On touche donc au symbolique, et c’est tout de suite beaucoup plus lourd de conséquences.
Est-ce que cela veut dire qu’il faudrait nécessairement mettre en cause ces notions ? Non. Le symbolique a son importance, et justement c’est l’ordre symbolique qui est garant d’un certain rapport d’autorité, que ce soit l’autorité divine ou l’autorité de l’Etat.
Mais on sait combien les blasphèmes sont graves ou vus comme tels. « Mon fils vous blasphémez ! » C’est la citation proverbiale du prêtre effaré par ce qu’il vient d’entendre. Le blasphème est l’interdit par excellence. C’est le crime qui touche à ce qui est intouchable.
Pourtant à l’origine le mot n’est pas si imposant. Blasphêmia en grec signifie souvent injure ou calomnie. Ou alors parole de mauvais augure, qu’on ne doit pas prononcer sous peine de les voir se réaliser… Quand on parle du malheur, il pourrait bien arriver. Et c’est pour ça que ce mot fait peur : parce qu’il se situe à la frontière entre le mot qui dit, et le mot magique, qui fait exister ce qu’il dit.
Yvan Amar
Article publié le 08/02/2007
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