publicite publicite
Rechercher

/ languages

Choisir langue
Mots de l'actu
 
Annonce Goooogle
Annonce Goooogle
Enseigner

Dossiers pour la classe

Francophonies

Effy Tselikas, ancienne élève du lycée Carnot de Tunis.
© Marion Urban

Tunisie :
A Carnot, pour la vie !

Le lycée Carnot de Tunis a, pendant un siècle, été un lieu d’enseignement de plusieurs milliers d’élèves issus du pourtour de la mer Méditerranée. De nombreuses personnalités politiques, artistiques et intellectuelles y ont fait leurs classes trouvant au sein du lycée français les bases de leurs convictions et de leurs vocations. Effy Tselikas et Lina Hayoun ont recueilli leurs témoignages.                 

 

Les lycées du soleil

Effy Tselikas a un don. Celui de transformer du gravier en diamants. Comment ? Par sa fougue, son enthousiasme, sa voix qui ondule, ses mots en cascade qui vous emportent. Du quotidien elle fait une épopée. Son charme tient à la fois des sirènes d’Ulysse et de l’aède qui chantait ses exploits.

Avec Lina Hayoun, elle a écrit il y a quelques années un recueil de souvenirs, les lycées du soleil, racontant la vie des lycées français de Tunis, Alger et Rabat des années 1940 à 1970 au travers des témoignages des anciens élèves.

Aujourd’hui, Effy, qui, en dehors de ses activités journalistiques, enseigne la communication interculturelle, s’apprête à entamer une série de conférences au Maroc, pays qui accueillit plus d’une fois les Tselikas. Ballottée par les allers-retours entre sa Grèce natale et les pays d’asile de son père, militant communiste, Effy a suivi toute sa scolarité dans les établissements français.

« Ce sont des propos de mamie » prévient-elle « mais la langue française a été l’élément unificateur de tous les univers que j’ai rencontrés ». Et les univers d’Effy sont ancrés d’abord autour du bassin méditerranéen : de l’école Albert-Camus de Rabat au lycée Carnot de Tunis. Surtout le lycée Carnot, devenu le lycée Habib-Bourguiba, du nom de son ancien élève, élevé au rang de président de la Tunisie en 1957.

« A l’approche de mes 40 ans, j’ai eu subitement envie de retrouver mes camarades de classe Terminale ».

Le « parcours initiatique », comme le qualifie Effy, débute par un retour à Tunis « pour revoir les lieux, raviver tous les pas, ressentir tous les parfums et, très concrètement, retrouver des noms et des adresses dans le bottin ». Ah, l’odeur du jasmin, le frigolo, les granites et le zabayon de chez Bébert à l’heure de la sieste !

Effy use du téléphone pour retracer les adresses des copains, des copines, les personnages de son adolescence.

Retrouvailles autour de Voltaire et de Hugo

« Tunisiens, Français, Italiens, Yougoslaves, Maltais, musulmans, chrétiens, juifs : Carnot reflétait la géopolitique de la Méditerranée ! Nous étions les enfants de parents au passé de héros et d’aventuriers ».

Finalement, en juin 1994, ils sont là, les camarades de 1972, à Paris, du côté de Belleville. Inquiets, intimidés, chargés du souvenir des uns et des autres : la nuit sera longue.

Fortes des informations de l’association des anciens du lycée de Carnot de Tunis, Effy Tselikas et Lina Hayoun se mettent en quête de la petite histoire des autres lycées français du Maghreb. Parce que, là, toujours, on retrouve « le miroir méditerranéen » au « cadre francophone ».

Le melting pot des lycées français de l’étranger est inhérent à leur conception : destinés aux enfants des expatriés de France et des pays francophones, ils attirent aussi les élites nationales et les bons élèves boursiers comme Albert Memmi.

Alors que derrière les grilles du lycée, les adultes se déchirent et quelquefois s’entretuent, les élèves de toutes origines et de toutes confessions font l’union sur la plage, et autour de Voltaire et de Victor Hugo.

Du Maroc à la Tunisie, si on en croit le récit de Vaira Vike-Freiberga (présidente de la République de Lettonie), Claude Hagège (linguiste), Georges Wolinski (dessinateur), Philippe Séguin (ancien ministre et actuel président de la Cour des Comptes française), Claudia Cardinale (actrice), Elisabeth Guigou (députée socialiste, plusieurs fois ministre), Dalil Boubakeur (recteur de la Mosquée de Paris), Joseph Sitruk (Grand Rabbin de France), Alexandre Arcady (cinéaste) et de bien d’autres, il y a eu à Carnot des professeurs qui leur « ont ouvert les yeux et l’esprit » et appris la tolérance et le respect.

Créer des liens entre nouveaux et anciens

L’enseignement laïc dans les pays du Maghreb est l’œuvre des colons, qu’ils soient espagnols, italiens, anglais ou français ; plus particulièrement ces derniers puisqu’ils y introduisent la loi Jules Ferry (1881).

Avant cela, les écoliers fréquentent des établissements religieux, zouia, madrassa, écoles talmudiques de l’Alliance israélite universelle, catholiques ou anglicanes. Le modèle scolaire est laïc mais les autorités aménagent la loi : ils intègrent des cours de religion et respectent les fêtes religieuses de toutes les confessions.

En 1893, la Tunisie ne compte encore que quatre écoles de langue française laïque contre 20 congréganistes. Le lycée Carnot* enregistre, en 1903, 729 élèves dont 423 Français. Dix ans plus tard, on dénombre 135 écoles laïques et 21 congréganistes dans tout le pays.

Au moment de l’indépendance, le lycée reste sous la gestion de la Mission universitaire et culturelle française. Symboliquement, il prendra le nom de Bourguiba, en 1983, lorsque la France le remettra à la Tunisie.

L’un des premiers soucis de l’association du lycée Carnot de Tunis (ALCT), créée par Michel et Lina Hayoun en 1993, sera d’établir un lien avec la nouvelle génération. « A notre manière, nous portons un peu de la mémoire de ce pays ». L’association a retrouvé plus de 2000 anciens de Carnot. Chacun de ses voyages réunit entre 50 et 70 membres.

D’où vient cet engouement ? « En arrivant en France, nous avons voulu tourner la page mais notre adolescence nous a rattrapé ». Une photo à la main, le président de l’ALCT continue de raconter les années lycée. Puis, un rayon de soleil éclaire son visage : « Vous connaissez la plage de Kelibia ? » Quelle que soit la réponse, Michel Hayoun s’arrange pour que vous y soyez tout de suite après.

*Le collège Saint-Louis-de-Carthage fondé en 1880 devient collège Saint-Charles, puis lycée Sadiki avant de prendre le nom de lycée de Tunis, et enfin Carnot.

 

A lire :
Tunis, la ville moderne. Les origines et la période française, Geneviève Gousseau-Falgas, éd. Alan Sutton, Collection Evocations, 2005.
Les lycées français du soleil (creusets cosmopolites de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc), Lina Hayou et Effy Tselikas, éd. Autrement, Collection Mémoires, 2004.
La statue de sel, Albert Memmi, Gallimard, Folio.
Pour tout dire, Georges Memmi, éd. de Fallois, 1997.

A voir :
Halfaouine, l'Enfant des terrasses, Férid Boughedir.
Un été à la Goulette, Férid Boughedir.


Marion  Urban

Article publié le 11/12/2006