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Les mots de l'actualité

THON   25/06/2008

 

Une commission européenne interdit la pêche au thon rouge. Emotion chez des pêcheurs qui voient donc leur activité singulièrement réduite, et qui mettent en cause les chiffres avancés par cette commission dictant depuis Bruxelles ce qu’on a le droit de pêcher ou pas.

Mais ce thon est un thon au sens propre, poisson au sang chaud, ferme, qui se consomme beaucoup, soit frais soit en conserve, mais qui a, depuis quelques années, un destin linguistique assez imprévu : un thon, dans un langage argotique, très masculin et très machiste, c’est une fille moche ! C’est méprisant, ça met en avant des critères de beauté et de séduction qui sont construits du point de vue du consommateur. On est presque au-delà de ce qu’on a appelé la femme objet : c’est la femme instrumentalisée par un désir masculin standardisé !

Mais pourquoi un thon ? C’est bien mystérieux, mais l’argot l’est souvent. Est-ce que ça évoque la chair sans forme, le côté inexpressif des poissons ? On peut aussi se lancer sur une piste qui met en jeu la ressemblance sonore entre un « tas » et un « thon ». Et quelques années auparavant, la fille méprisée parce que pas assez désirable, c’était le tas : le tas arrive entre le boudin et le thon, nettement après le pot à tabac. On voit bien le point commun entre toutes ces dénominations : elles évoquent une absence de forme. C’est l’allure, plutôt que les traits, qui est mise en cause.

Si l’on pense aux noms de poisson appliqués injurieusement aux femmes, un autre exemple vient tout de suite à l’esprit, et je m’excuse d’avance de son caractère vulgaire et insultant : c’est la morue. Au milieu du XIXe siècle, le mot commence par désigner une prostituée, puis une femme en général, de façon méprisante. Pourquoi morue ? On n’en sait rien, en fait. Plusieurs hypothèses sont envisageables : traditionnellement, le vocabulaire des marchands de poisson était considéré comme très vulgaire, mais ça ne nous explique pas le choix de ce poisson de préférence à un autre. Ensuite la morue était un poisson bon marché : ça se vend, mais pas cher. La morue, nourriture du pauvre, alors ?

Enfin, la morue peut être un symétrique du maquereau, et on sait bien que le maquereau désigne le souteneur, celui qui fait travailler une prostituée (ou plusieurs) à son profit. Pourquoi un maquereau est-il un souteneur ? Difficile à dire, mais le terme semble dériver du flamand ; il désignerait au départ un intermédiaire, un commerçant, un courtier. Il est donc facile d’utiliser le mot dans cette spécialisation sexuelle de ce commerce.

On dit même parfois que c’est de là que viendrait le nom du poisson, car on prétendait jadis que les maquereaux, par leurs mouvements, leurs évolutions dans l’eau, rapprochaient les harengs mâles des harengs femelles… mais rien de cela n’est sûr. En tout cas, l’inconscient linguistique s’habitue à assimiler le maquereau, qui vit des charmes de ses belles, à un poisson. A partir de là, le glissement est facile, et on peut parler aussi bien d’un barbeau.

Un mot pour en finir avec le merlan, qui désigne un coiffeur. Pourquoi ? Là c’est plus simple : le merlan se fait souvent cuire tout enfariné, donc tout blanc, tout poudré. De là le rapport avec le coiffeur, ou le barbier qui jadis poudrait sa clientèle.

 
Coproduction du Centre national de Documentation Pédagogique.
http://www.cndp.fr/

Yvan  Amar

Article publié le 25/06/2008