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Edvige, Big Sister. C’est le titre qui barre la une de Libération d’hier, un titre à clé qu’on ne peut comprendre sans en connaître les référents.
Voyons d’abord qui est cette Edvige : c’est le nom qu’on a donné à un fichier informatisé qui répertorie un certain nombre de personnes « susceptibles de porter atteinte à l’ordre public ». Un annuaire, donc, où l’on trouvera des renseignements sur une foule de personnes, adultes ou enfants, puisqu’on peut être fiché à partir de l’âge de 13 ans.
Quels renseignements ? Des renseignements qui concernent l’état civil d’abord (nom, adresse, âge, situation de famille…), mais aussi la vie privée, publique ou professionnelle des personnes fichées : antécédents judiciaires, activités politiques ou syndicales, orientation sexuelle, habitudes de vie, etc.
Pourquoi Edvige ? Probablement pour rendre ce système plus amical. Il s’agit d’un prénom féminin qui humanise, et même féminise, cette base de données. Ca peut calmer le jeu ! Les concepteurs de ce projet savent bien qu’il va provoquer une forte polémique.
Et Edvige est ce qu’on appelle un acronyme, c’est-à -dire un mot composé à partir d’initiales : E.D.V.I.G.E, pour Exploitation Documentaire et Valorisation de l’Information Générale, ce qui est beaucoup moins attirant !
Cette Edvige fait donc peur en tant qu’atteinte possible à la vie privée et à la liberté de chacun. Maintenant, pourquoi Libération assimile-t-il Edvige à Big Sister ? L’expression anglaise signifie « grande sœur ». Et si Edvige est traitée comme une grande sœur, c’est qu’elle est symétrique d’un grand frère, Big Brother en anglais.
Cela ne nous éclaire pas tellement plus : qui est ce Big Brother ? C’est un personnage d’un roman très célèbre, 1984, de George Orwell. Ce livre, qui est paru juste après la Seconde Guerre mondiale, en 1949, est l’un des plus célèbres « romans d’anticipation ». Ce terme était fréquent alors qu’on parlait moins de science-fiction : on anticipe ce que va être l’avenir à partir des dangers que l’on pressent dans le présent.
Et les périodes stalinienne et nazie ont largement fait craindre des sociétés où l’individu n’avait plus de place, d’identité, de liberté, des sociétés où l’individu était entièrement conditionné par un système de pensée, une idéologie dominante.
Orwell imagine donc que chacun est épié par ce personnage inquiétant qui a pris les traits d’un grand frère à qui rien n’échappe. Il incarne un genre de police de la pensée, qui vous traque et vous espionne, un œil omniprésent, pire encore que celui qui regarde Caïn dans le poème de Victor Hugo, qui se termine par : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Il y a même un slogan très célèbre dans le roman d’Orwell : « Big Brother is watching you » La phrase est en anglais, et c’est souvent comme ça qu’on la cite, même dans la langue française, plutôt que de la traduire : « Big Brother te regarde ».
En tout cas, le personnage de ce grand frère est identifié, en français, à son nom anglais. On parle, même dans une phrase française, de Big Brother, ce qui explique l’allusion du titre de Libération, et l’apparition d’une Big Sister.
Yvan Amar
Article publié le 05/09/2008
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