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L'actu du FLE
Le monde du français

Au salon africain du livre de Genève, les langues étaient à l’honneur. La langue maternelle, ou langue première, était au cœur d’une discussion au titre évocateur : « Sésame ouvre-toi ».
La question de l’importance de cette langue pour apprendre des langues étrangères était ici à peine posée : c’était une évidence. Les participantes sont en effet parties du constat que « la langue première donne accès à toutes les langues ». Et que la langue maternelle, quelle qu’elle soit, doit être valorisée.
Compte-rendu de la discussion et témoignage de deux des participantes.
La question de la maîtrise et de la valorisation de la langue maternelle peut paraître étrange. Car, par définition, c’est la langue que l’on manie tous les jours sans se poser de questions.
Mais qu’en est-il des immigrés qui doivent maîtriser la langue de leur pays d’accueil ? Qu’en est-il surtout de leurs enfants : partagés entre une langue d’origine, celle de leurs parents, et une langue à apprendre, celle de leurs pays d’accueil ?Christiane Perregaux, spécialiste des sciences de l’éducation, rappelle que jusque dans les années 60, le bilinguisme était considéré comme un facteur de confusion : les enfants parlant plusieurs langues risquaient de n’en maîtriser réellement aucune, pensait-on. Avec l’Europe, le mouvement général d’intérêt, voire de promotion, du plurilinguisme n’épargne pas la Suisse. Et il y a en tout cas débat autour de la valorisation (ou pas) du bilinguisme selon sa collègue Rosita Fibbi.
Des études sur l’impact du bilinguisme ont été réalisées en Suisse. En comparant le parcours scolaires d’enfants bilingues, voire multilingues, et d’enfants qui ne parlent qu’une seule langue. Il en ressort que les enfants multilingues ont plus de facilité à apprendre d’autres langues et acquièrent des facilités scolaires dans d’autres domaines. Certes : mais, le contexte socio-économique n’a pas toujours été pris en compte aux dires des participantes. Alors que c’est un facteur très important !
D’après une politique dominante dans les pays européens, la priorité est de maîtriser la langue du pays d’accueil. La langue maternelle des immigrés est souvent vue comme un frein à l’intégration à la culture du pays d’accueil. C’est le principe d’assimilation qui est ici en jeu. Oublier sa langue, sa culture, son identité d’origine pour se fondre dans la culture du pays d’accueil. Ou pour au moins s’intégrer à cette culture ? Et tout cela sans « trahir » sa culture d’origine ? L’équilibre est difficile à trouver entre difficulté de l’exil et exigences politiques du pays d’accueil.
En Suisse, la politique de soutien aux langues d’origine est maintenant assez répandue dans les cantons. Ce pays plurilingue est sans doute sensibilisé à la question de la diversité des langues : on peut (on doit ?) en maîtriser plusieurs pour vivre ensemble.
La France hérite d’une autre histoire : le français est la langue véhiculaire qui a dominé toutes les autres langues régionales. La majorité des Français apprenaient le français à l’école jusqu’au milieu du XXe siècle pour de nombreuses régions du sud de la France. D’autres problématiques sont en jeu pour ce seul pays monolingue de l’espace francophone.
Avec quatre enfants élevés en Suisse alémanique, la Rwandaise Agnès Gyr sait de quoi elle parle en matière de langue première et de langue d’origine. Cette jeune mère de famille parlait le kinyarwanda à ses enfants, pour qu’ils maîtrisent leur langue d’origine : langue maternelle de ce point de vue là ! Mais ces derniers ne lui répondaient pas : à quoi sert de parler le kinyarwanda de ce côté de la Sarine ! Résultat : ils la comprennent, mais ne la parlent pas.
De retour au pays, la jeune femme réalise que sa langue maternelle, pourtant langue d’enseignement au Rwanda, n’est pas représentée dans les livres. Elle fonde alors une maison d’édition : Bakamé, qui édite des ouvrages en kinyarwanda (voir l'article Rwanda :
de la tradition orale à la lecture)
Un manuel de grammaire en kinyarwanda pour les classes :
Agnès Gyr nous présente le tout nouveau manuel de grammaire en kinyarwanda édité par Bakamé : le premier du genre ! Cet ouvrage pédagogique répertorie aussi les expressions kinyarwandaise, pour mieux les sauvegarder. Si l’objectif est pédagogique, il est déjà une référence dans le pays. Car son deuxième but est de soutenir la langue et la culture rwandaise.
Ikinyarwanda. Ikibonezamvugo cy’amashuri abanza n’ayisumbuye, édition Bakamé, Kigali, avril 2010.
Hélène Schär est suisse alémanique et maîtrise le français et l’italien : les trois langues principales du pays. Elle a notamment vécu en Italie et, au-delà de la barrière de la langue, a connu le dépaysement culturel !
Sensibilisée à l’exil et au bilinguisme par son histoire personnelle, c’est tout naturellement qu’elle s’implique dans une démarche généreuse : celle du Baobab. Appelé aussi Fonds de livres pour les enfants, c’est une collection qui lutte contre le racisme et l’eurocentrisme. Le Baobab diffuse des romans, des contes, des albums illustrés, en Suisse alémanique et en Allemagne, ainsi que des dossiers pédagogiques pour les enseignants. La déclaration de Berne* est à l’origine de ce projet. Le Baobab a reçu le prix « Zora la rousse » : un prix qui récompense les initiatives respectant l’égalité des genres, entre filles et garçons, mais aussi entre les cultures.
* Association crée en 1968, qui œuvre pour une amélioration des relations entre la Suisse et les pays en voie de développement.
Les bibliothèques interculturelles
Hélène Schär est convaincue de l’importance de valoriser langues et cultures d’origine en pays d’accueil. C’est avec l’association Livres sans Frontières Suisse qu’un projet prend forme à Bâle, puis s’étend dans d’autres villes de Suisse : les bibliothèques interculturelles.
Ces bibliothèques se veulent proches des gens, où les cultures, et donc les langues, des immigrés de Suisse sont représentées. Si elles s’adressaient en premier lieu aux étrangers de Suisse, elles accueillent désormais de plus en plus de Suisses, qui découvrent les cultures de leurs co-résidents. Ce qui est en fait aussi un succès !
Site de l'association Livres sans frontières Suisse (à ne pas confondre avec Livres sans frontières international) : http://www.interbibilio.ch/
Et aussi :
Les « Sacs d’histoire » :
Une opération de valorisation des langues premières, à l’initiative du canton de Genève.
Dans un sac à dos, un livre d’histoire bilingue et un CD : à lire et à écouter en famille. En français et dans la langue familiale.
Pour en savoir plus : http://www.geneve.ch/enseignement_primaire/sacdhistoires/
Participantes à la discussion « Sésame ouvre toi ! »:
Hélène Shär (Suisse alémanique) : présidente de l’association Livres sans frontières Suisse.
Agnès Gyr-Ukanda (Rwanda) : fondatrice des éditions Bakamé à Kigali.
Christiane Perregaux (Suisse romande): professeure adjointe à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation (FAPSE) de Genève.
Rosita Fibbi (Italie): enseignante à l’université de Neuchâtel.
Marine Bechtel
Article publié le 12/05/2010