Les carnets africains de Doris Lessing - Culture - RFI

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Des cosaques dans les rues de Sotchi, le 6 février 2014.

 

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Les carnets africains de Doris Lessing

media Doris Lessing, devant chez elle, à Londres REUTERS/ Kieran Doherty

L’auteur du Carnet d’Or, décédée le 17 novembre, à l’âge canonique de 94 ans, a grandi en Afrique australe, avant de partir s’installer en 1949 à Londres où elle a accompli l’essentiel de sa carrière de femme de lettres et d’écriture. Mais le continent noir, son décor et son destin, ont forgé son imagination et ont été les sources de sa vision critique de la société coloniale et post-coloniale qui informe son œuvre sophistiquée et foisonnante.

« Ma personnalité a été formée par trois expériences majeures : ma jeunesse dans l’Afrique centrale, les répercussions de la Première Guerre mondiale et mes lectures des ouvrages littéraires russes, notamment les romans de Tolstoï et de Dostoïevski », aimait raconter l’écrivain britannique Doris Lessing qui vient de disparaître à Londres, à l’âge de 94 ans. Prix Nobel de littérature 2007, célébrée dans le monde entier pour son roman le plus connu Le Carnet d’or, ouvrage emblématique de la littérature féministe, la nonagénaire disparue a produit une œuvre foisonnante (une soixantaine de livres) composée de romans, de nouvelles, de récits autobiographiques, d’essais, de pièces de théâtre et d’opéras. Cette œuvre littéraire reste profondément marquée par l’expérience africaine de son auteur.

Doris Lessing a grandi dans une ancienne colonie britannique en Afrique australe dont la nostalgie n’a cessé de hanter son imaginaire. D’ailleurs, la défunte s’est toujours considérée comme une Africaine exilée, même en Angleterre où elle a vécu sans interruption depuis 1949. Paradoxalement, si l’expérience africaine constitue la matrice de l’œuvre littéraire de Doris Lessing, celle-ci n’aurait peut-être pas pu la réaliser si elle était restée en Afrique. Pour pouvoir habiter sa terre d'enfance intellectuellement et spirituellement, il fallait qu’elle s’en éloignât. Une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de la romancière française Marguerite Duras qui, elle aussi, née en Asie du sud-est, partit pour la métropole pour pouvoir écrire, tout en puisant son miel littéraire dans la confrontation avec l’ailleurs lointain et l'intime, à la fois aliénante et féconde.

Une famille désargentée

Doris Lessing est née à Kermanshah, en Iran, où son père, ancien officier de l’armée britannique, avait trouvé du travail dans une banque, après la Première Guerre mondiale. Doris a cinq ans lorsqu’en 1924, son père débarque avec sa petite famille en Rhodésie du Sud (Zimbabwe), dans l’espoir d’y faire fortune en cultivant du maïs et du tabac. Le père investit toutes ses économies dans l’achat des terres agricoles, mais ne réussira jamais à s’enrichir.

La future écrivain grandit au sein d’une famille désargentée, rongée par l’amertume et la frustration, passant l’essentiel de son temps à lire et à courir à travers la plaine sauvage et accidentée qui entourait la ferme familiale. Lessing se souviendra toujours des paysages de Rhodésie du Sud faits de velds (savane) et de viels (marécages), qui constituent le décor de nombre de ses récits. Se remémorant l’extraordinaire puissance évocatrice du bush africain, elle écrira dans la préface de son recueil Nouvelles

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africaines (1964) : « Je crois que le principal don de l'Afrique aux écrivains, qu'ils soient blancs ou noirs, c'est la beauté de ses paysages (...). L'Afrique vous aide à prendre conscience de l'insignifiance des hommes et des autres créatures face à l'immensité qu'ils habitent. »

Toute l’oeuvre de Doris Lessing, hantée par la perte de l’Afrique, peut être lue comme une tentative de retrouver le continent de l’enfance à travers l’évocation de ses hommes et ses femmes abîmés par l’entreprise coloniale et surtout à travers la remémoration des silences et des splendeurs des paysages africains, vibrant des mystères d’un sens caché dont l’écriture seule peut déchiffrer le code.

Si la jeune fille se sentait en phase avec la nature sauvage, la société coloniale, régie par les strictes règles de séparation entre colons blancs et autochtones noirs, dans laquelle elle grandissait, la laissait perplexe. C’est seulement lorsqu’elle quitta sa famille pour aller travailler dans la capitale Salisbury (Harare), qu’elle prit vraiment conscience du racisme et de l’injustice inhérente à la situation coloniale. « Je haïssais, a-t-elle écrit, la vie dans l’ancienne Rhodésie du Sud où cent mille blancs commandaient un demi million de noirs. »

Cette prise de conscience, doublée de sa quête d’épanouissement à travers l’écriture et la littérature, conduisit Lessing à quitter son pays en 1949. Abandonnant les deux enfants qu’elle avait eus de son premier mariage, elle débarqua à Londres, avec dans ses bras son troisième enfant, un garçon né de son second mariage avec un réfugié communiste allemand dénommé Gottfried Lessing. Dans sa valise, elle avait emmené le manuscrit de son premier roman «The Grass is singing».

Critique de la société coloniale

Publié en Angleterre en 1950 et traduit en français sous le titre Vaincue par la brousse, ce premier roman de Lessing porte sur les ravages du colonialisme en Afrique. Il connut

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un grand succès et installa la réputation littéraire de son auteur.

Le roman raconte l’histoire d’une femme de fermier en Rhodésie du Sud, dépressive et sans doute assassinée par son domestique noir avec lequel la protagoniste entretenait un rapport ambigu d’attraction et de répulsion. Le roman s’attaque au tabou de la transgression de la hiérarchie raciale et propose une vision complexe des rapports entre les races dans la société coloniale. Le succès de ce roman s’explique par la profondeur de son analyse psychologique et l’acuité du regard critique que l’auteur porte sur les mythes et les équivoques de la colonisation.

Plus autobiographique, le cycle « The Children of Violence » (Les enfants de la violence en français), en 5 volumes, dont la rédaction va occuper la romancière entre 1952 et 1969, met en scène le processus d’émancipation intellectuelle et spirituelle de son héroïne Martha Quest, sur fond de névrose et de violence coloniales. Les premiers volumes de ce cycle dont l’action se situe en Afrique, opposent inlassablement nature et culture, le paysage africain vierge et la steppe dévastée par les pratiques d’agriculture intensive et l’exploitation des mines d’or, faisant de la nature le site privilégié du combat entre le colonisateur et le colonisé spolié de ses terres et de ses ancêtres.

En 1956, Lessing retourna en Rhodésie du Sud, après une absence de sept ans. En mal d’engagement, elle avait rejoint entre temps le parti communiste et s’était activement engagée dans le combat pour la libération de l’Afrique. En raison de ses prises de positions anti-colonialistes, elle fut placée sous surveillance policière pendant son séjour dans son pays, avant d’être déclarée persona non grata en Rhodésie du Sud et en Afrique du Sud. Dans « Going home » (1956), une version sud-africaine du Cahier d’un retour au pays natal d'Aimé Césaire, elle a raconté ses impressions de voyage, la ségrégation raciale, ses rencontres avec la population noire et la douleur que représentait l’interdiction de retourner en Rhodésie du Sud, source de sa mémoire et de son imagination. « Pour moi, ce fut comme une évidence: cet air, ce paysage et avant tout le soleil étaient miens », écrit-elle. Plus loin, « L'Afrique appartient aux Africains. Le plus vite ils se la réapproprient, sera le mieux. Mais l'Afrique appartient aussi à ceux qui se sentent chez eux dans ce continent ».

Cette tension entre la prise de conscience de l’injustice historique faite aux noirs et l’affirmation de l’africanité des blancs nés et vivant en Afrique, nourrit le cycle anti-colonial des livres de l’écrivaine défunte, qui compte outre Vaincue par la brousse et Les Enfants de la violence, les deux tomes de l’autobiographie de Lessing et ses recueils de nouvelles africaines. Rien ne traduit mieux cette tension que les propos que prête l’auteur à son double narratif dans une de ses nouvelles inspirées par l’Afrique et intitulée «Le Vieux chef Mshalanga » : « C’est mon héritage aussi ; j’ai été élevée ici ; c’est mon pays aussi bien que celui de l’homme noir ; et il y a suffisamment d’espace pour nous tous, sans que nous ayons à nous bousculer les uns et les autres pour nous contraindre à céder le passage. »

«Pleurer-rire » au Zimbabwe

Après l’accession à l’indépendance de la Rhodésie du Sud en 1980, Lessing put de nouveau se rendre en Afrique australe. Dans son livre de voyage et de réflexions sur l’Afrique moderne naissante, « African Laughter : Four visits to Zimbabwe » (1992),

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traduit en français sous le titre Rire d’Afrique, la romancière revient longuement sur les séjours qu’elle a effectués entre 1982 et 1992 dans son pays d'enfance, enfin libre du joug colonial. Tout en déplorant le peu de changement d’attitudes chez les anciens colons blancs, elle se montre plus optimiste sur l’avenir du pays, un optimisme symbolisé par le « rire » ( « African laughter » ) des plus démunis dont il est souvent question dans ce livre. Ce rire est pour elle riche en promesses d’avenir et marque la fin de la « barrière raciale » qu’elle avait dénoncée comme une « atrophie de l’imagination » dans ses précédents écrits sur l’Afrique.

L’optimisme sera cependant de courte durée. Très vite, la romancière s’est imposée comme l’une des principales opposantes au régime tyrannique de Robert Mugabe. L’article ironique et accusateur, intitulé « The Jewel of Africa », qu’elle fit paraître dans la presse en 2003, attirant l’attention du monde sur les crimes commis par le régime zimbabwéen issu de l’indépendance contre sa propre population, n’a malheureusement rien perdu de son actualité.

Rappelant l’espoir soulevé par l’arrivée à la tête du pays d’un pouvoir noir, elle écrivait que le Zimbabwe était le « bijou de l'Afrique » au moment de son indépendance. « Vingt-trois ans plus tard, le bijou est bien abîmé. ( …) Le nom d’un seul homme est attaché à ce désastre. Ou plutôt cette tragédie. Celui de M. Robert Mugabe. Contrairement à la réputation qu’il avait à ses débuts, le président zimbabwéen n’a jamais été qu’un petit homme sans envergure. Il a apporté la tragédie à son pays… »

Romancière engagée et consciente de la puissance de la fiction qui peut parfois porter plus efficacement la critique que tous les grands discours, Lessing a également évoqué dans ses romans cette période de descente aux enfers post-coloniaux de son ancien pays dont le destin n’a jamais cessé de l’obséder. Cette tragédie a notamment

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inspiré l’un de ses derniers romans « The Sweetest dream » (2002), Le Rêve le plus doux pour la traduction française, dans lequel la Britannique raconte les heurs et malheurs d’un pays fictionnel africain (« Zimlia », un amalgame de la Zambie, du Malawi et du Zimbabwe ?), où les enfants parcourent les rues à la recherche de livres pour assouvir leur soif inextinguible de lecture et les adultes sont en train de mourir frappés d’une maladie mystérieuse qui n’atrophient pas que l’imaginaire !

Out of Africa

Plus proche de Nadine Gordimer que de la Danoise Karen Blixen, l’auteur de la Ferme africaine, Doris Lessing est restée une Africaine de cœur, profondément investie jusqu’au bout dans la sortie du chaos colonial et postcolonial de la partie australe du continent noir qu’elle connaissait si bien. A partir des années 1990, elle était pourtant de nouveau interdite de séjour au Zimbabwe, cette fois, à cause de ses prises de position anti-Mugabe. Cela ne l’empêchera pas de continuer de revisiter, par imagination interposée, son Afrique « bien-aimée ».

Sur le mode d’anticipation, dans son roman « Mara and Dann. An adventure » (1999), Mara et Dann en traduction française, puis sur le mode poétique dans son discours de réception du prix Nobel de littérature en 2007. Protagonistes du beau récit de science fiction de la Britannique dont l’action se situe dans un troisième millénaire apocalyptique, Mara et Dann remontent vers le nord, « de Ifrik vers l’Urrup », fuyant la sécheresse qui sévit dans le sud. Cette fable de l’Histoire comme mouvement cyclique rejoint le tableau poignant que Doris Lessing a brossé dans son discours pré-enregistré prononcé devant l’Académie suédoise d’une Afrique assoiffée autant de nourriture que de connaissances.

La conférence Nobel raconte le destin d’une pauvre jeune femme noire cheminant quotidiennement huit kilomètres dans le poussière de l’Afrique australe à la recherche de l’eau. Elle tient dans sa main des pages d’Anna Karénine qu’elle a récupérées parmi les détritus abandonnés par un coopérant européen. Debout, dans la file d’attente devant le magasin de distribution d’eau, elle lit Tolstoï en rêvant d’une éducation pour ses enfants qui les arracheront peut-être un jour à la misère. Pour l’auteur de Vaincue par la brousse, cette jeune femme qui ne se laisse pas vaincre par la poussière et la pénurie, « définit » notre humanité aujourd’hui, mieux que nous autres, « qui sommes gavés de nourriture, avec nos placards pleins de vêtements, et qui étouffons sous le superflu » !
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Lire le cycle africain de Doris Lessing en français 

Vaincue par la brousse (collection «J’ai Lu», Flammarion )
Les Enfants de la violence, en 5 tomes (Albin Michel)
La Marche dans l’ombre, « Autobiographie 1949-1962 » (Le Livre de Poche)
Mara et Dann (Flammarion)
Nouvelles africaines, en 3 volumes (Le Livre de Poche)
Rires d’Afrique (Albin Michel)
Le rêve le plus doux (collection « J’ai Lu », Flamamrion)

« Pleure, ô Zimbabwe bien-aimé », Le Monde diplomatique, août 2003
« Comment ne pas gagner le prix Nobel ». Discours de réception du prix Nobel de littérature (voir le site de la Fondation Nobel, 2007)
 

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