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    Hebdo

    Somalie: la recherche scientifique malgré les pirates

    media Arrestation de pirates par des militaires français dans le golfe d'Aden (2008). AFP

    Dans un très lointain passé, la Corne de l'Afrique fut un havre verdoyant, propice à la vie... Aujourd’hui, c’est l'une des zones les plus arides du globe. Des scientifiques ont pu récemment prouver que ce changement climatique avait pris seulement quelques siècles. Et non pas des millénaires comme on l’avait longtemps pensé.

    Comment une expédition scientifique a-t-elle échappé aux pirates somaliens pour démontrer la vitesse de transformation de la Corne de l'Afrique ? L'histoire est digne d'un épisode d'Indiana Jones. Elle commence fin 2001, au large de la Corne de l'Afrique. Une équipe américaine de géologues marins part explorer les profondeurs de l'Océan Indien à proximité des côtes somaliennes. Objectif : récolter des échantillons de boues dans les fonds océaniques pour étudier la manière dont cette région s'est transformée en un vaste désert aride il y a plusieurs millénaires.

    Le problème : les pirates écument les mers et la sécurité est loin d'être assurée. Or ces travaux sont vitaux pour les scientifiques. C'est le géologue marin Peter deMenochal, de l'université de Columbia, qui a monté l'expédition, rejoint par quelques collègues séduits par son courage. Il recrute alors un capitaine hollandais et embarque sur le RV Pelagia depuis Dar es Salam (Tanzanie).

    L'équipe travaille dans des conditions exceptionnelles : lumières éteintes, silence radio... ils se sont même entraînés à réagir face à une attaque de pirates. A chaque arrêt, c'est la course contre la montre pour récupérer un échantillon, un cylindre d'une dizaine de mètres de long de boues océaniques qu'ils mettent entre deux et quatre heures à récolter. « C'est là que nous étions le plus vulnérable », se souvient Jessica Tierney, l'une des membres de cette aventure.

    Leur butin : des molécules de plantes

    Peter deMenocal, de l'université de Columbia, a monté l'expédition. DR

    « C'était le Far West, là-bas », se souvient  Peter deMenocal dans les colonnes de The Atlantic. A l'époque, en effet, la tension est à son comble. Un an plus tôt, en octobre 2000, l'USS Cole, un destroyer de l'armée américaine était la cible de terroristes à Aden, et 17 marins ont été tués. A peine quelques semaines avant cette expédition, le 31 août 2001, c'est un navire scientifique qui était attaqué. Le Maurice Ewing effectuait lui aussi des relevés en mer : des pirates ont tenté de l'aborder, sans succès, à coups de lance-grenades et de kalachnikov. Régulièrement, les chercheurs signalent leur présence aux militaires qui naviguent dans la région. Ils comptent sur eux pour les escorter mais la réponse d'un amiral de l'US Navy va couper court à cet espoir : « Avez-vous la moindre idée de combien cela coûterait ? », s'est alors vu demander Peter deMenocal.

    Au moment où le RV Pelogia navigue, plusieurs attaques de pirates sont signalées - parfois à l'endroit même où les biologistes ont effectué des prélèvements quelques heures plus tôt. Mais la chance sourit aux scientifiques qui reviennent sains et saufs de leur expédition. Leur butin : des molécules de plantes que la technologie permet d'étudier depuis quelques années.

    Progressivement, les expéditions scientifiques ont du renoncer à effectuer des relevés dans le Golfe d'Aden et au large des côtes somaliennes. Pour l'équipe de deMenochal, il faudra plus de dix ans pour étudier les boues et rédiger des conclusions. En novembre 2013, ils ont publié leurs résultats dans la prestigieuse revue scientifique Science – des résultats susceptibles de faire progresser sérieusement les connaissances en matière de changement climatique.

    Les auteurs y expliquent que la transformation climatique du Sahara et de la Corne de l'Afrique se serait déroulée beaucoup plus vite que ne l'a longtemps cru la communauté scientifique. Il y a 5 à 11 millénaires, toute la région était en effet d'une grande fertilité. La variation de la température a progressivement dégradé la qualité et le volume de la flore locale tout en réduisant les précipitations... aggravant de plus en plus la situation climatique. Le tout dans un contexte qui voyait émerger la civilisation égyptienne et exploser la démographie tout le long du Nil.

    « Une pièce au puzzle »

    Cette spirale infernale, baptisée mécanisme de Charney, est l'un des principaux sujet d'étude – et d'inquiétude – des climatologues. Le réchauffement climatique entraine une réduction de la végétation qui entraine à son tour plus de réchauffement. Une dégradation dont on a longtemps cru qu'elle prenait des millénaires. Les relevés de deMenochal au large de la Somalie montrent le contraire : il n'aurait fallu que quelques centaines d'années pour que le Sahara et la Corne de l'Afrique se désertifient. Autrement dit, une poignée de générations humaines.

    Sur la plage du Lido, à Mogadiscio, le 13 novembre 2013. REUTERS/Siegfried Modola

    Comment cette désertification s’est-elle produite et à quelle vitesse ? C’est une des grandes questions que les scientifiques doivent encore résoudre. Les recherches du duo deMenocal-Tierney « apportent une pièce au puzzle », explique Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche au laboratoire des sciences, du climat et de l’environnement. Elle remarque que les deux chercheurs sont très respectés dans leur secteur et qu'ils ont réussi à récolter des données rares. Selon elle, l’enjeu est de taille : « du côté de la Corne de l’Afrique, le climat est très sensible aux changements de température de l’Océan Indien. C’est important car les températures de l’océan évoluent vite, notamment du fait des gaz à effets de serre. C’est une zone où le climat peut rapidement être affecté. »

    Reste que la piraterie n’est pas la seule ennemie de la recherche scientifique dans la Corne de l’Afrique. Le manque de moyens dans cette région n’aide pas non plus. « Les chercheurs travaillent d’abord près de chez eux », explique Valérie Masson-Delmotte. Le Kenya dispose de quelques bonnes écoles de biologie marine mais pêche par manque de matériel. Un contexte dans lequel l’expédition de deMenocal n’aura pas profité aux rares laboratoires locaux : arrivé avec une équipe américaine et des moyens américains, il n’y aura guère eu de synergie.

     

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