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    Opération coup de poing à Kinshasa contre les délinquants

    media Des kuluna dans l'attente d'être jugés en audience foraine devant une foule de curieux. RFI/Habibou Bangré

    Depuis deux mois, la police traque les kuluna, ces délinquants qui dépouillent et parfois tuent à coups de machette leurs victimes dans les quartiers pauvres de la capitale congolaise. Un soulagement pour les Kinois. Et un cauchemar pour les bandits. Ils doivent fuir ou se rendre, en espérant une réinsertion.

    Benoît, 23 ans, retrousse lentement la manche gauche de sa chemise. En serrant les dents de douleur, l’étudiant en marketing finit par dévoiler une cicatrice longue d’une dizaine de centimètres. C’est l’œuvre d’un kuluna, le surnom des délinquants de Kinshasa qui attaquent – le plus souvent à l’arme blanche – les habitants des quartiers pauvres de la capitale congolaise. Benoît raconte, avec calme malgré tout, le traumatisme.

    « Un soir, je rentrais à la maison et un kuluna m’a arrêté. Il m’a demandé de l’argent. J’ai dit que je n’en n’avais pas. Il m’a dit : " Tu joues avec moi ? Moi, si tu ne donnes pas d’argent, je vais te faire du mal ! " J’ai dit que je n’avais rien. Il a dit : " Bon, comme tu n’as rien, vas. On verra… " En effet, quelques semaines après, le 19 mai dernier, Benoît recroise le même kuluna : un jeune homme à peine plus âgé que lui et qu’il saluait quand il le rencontrait dans son quartier.

    « Il a sorti sa machette »

    « Il m’a encore demandé de l’argent. J’ai dit que je n’en n’avais pas. Il a sorti sa machette et m’a coupé au bras. Je suis directement tombé à terre et des gens sont venus me ramasser ». Benoît a eu de la chance. Les kuluna – réputés drogués ou saouls, et parfois instrumentalisés par des politiciens pour intimider leurs adversaires – ont tué plus d’une fois et sans pitié.

    Benoît, victime du coup de machette d'un kuluna en mai dernier, soufre encore aujourd'hui. RFI/Habibou Bangré

    Dans la presse, leurs exactions étaient régulièrement rapportées et décriées, et les Kinois déploraient de les voir rapidement relâchés dans la rue, laissant à penser qu’ils étaient protégés par les forces de l’ordre.

    Jusqu’au 15 novembre dernier où la police a lancé l’Opération Likofi (coup de poing, en lingala). Son principe : traquer, arrêter et juger les kuluna. « D’après les statistiques, à l'approche des fêtes de fin d'année, il y a une recrudescence de la criminalité. On en a profité pour faire le nettoyage de la ville », a justifié le colonel Pierre Mwana Mputu, chargé de communication de la police.

    Des habitants soulagés

    La population est appelée à contribution pour débusquer les malfrats. C’est ainsi que Benoît, ayant suivi un appel à la délation à la télévision, a dénoncé son agresseur… pour la deuxième fois. La première fois, le délinquant avait été arrêté quatre jours après l’attaque, mais il n'avait pas été mis en prison et était ressorti. Cette fois, Benoît espère bien obtenir réparation pour le préjudice subi. D’autant que cette affaire lui a coûté cher, ainsi qu’à ses proches.

    « J’ai été opéré au camp (militaire, ndlr) Kokolo, raconte-t-il. Ça a coûté 2 000 dollars… On a sacrifié mes petits frères et sœurs : on n’a pas pu payer leur minerval (les frais scolaires, ndlr) parce qu’il fallait me soigner. Là, j’ai toujours des vis dans le bras. Il faut 350 dollars pour les faire enlever… » Une somme énorme dans un pays où les deux tiers des 68 millions de Congolais vivent avec moins de 1,25 dollar par jour.

    Ombre au tableau

    Les histoires comme la sienne ne manquent pas. C’est pourquoi les habitants sont soulagés par l’Opération Likofi, programmée jusqu’au 15 février. Les terrasses qui fermaient dès la tombée de la nuit restent désormais ouvertes jusque tard la soirée. « Coup de chapeau à la police ! Coup de chapeau au gouvernement ! », lance Benoît. « Cette année, vraiment, on a fêté Noël tranquilles, sans crainte ! », renchérit Wilfrid.
    Ombre au tableau : des témoins affirment que des policiers ont exécuté des kuluna présumés, acclamés en héros par une foule en liesse. « Au moins une vingtaine de personnes, dont 12 enfants, auraient été tuées », s’est inquiété l’Unicef fin novembre.
     

    Les policiers qui participent aux Opérations coup de poing agissent cagoulés pour ne pas être reconnus. RFI/Habibou Bangré

    Le Réseau national des ONG des droits de l'Homme estimait pour sa part que « plusieurs dizaines » de personnes ont été exécutées ou torturées. Par la suite, des associations ont aussi signalé la disparition d’enfants de la rue, ceux qu’on appelle les shegue, ou expliqué que – craignant d’être confondus avec les kuluna – certains enfants ont afflué dans les centres d’accueil pour s’y réfugier. Résultat, ils ont un temps disparu des routes où ils slalomaient d’habitude pour demander de l’argent aux automobilistes.

    Carl, un partisan de la méthode forte

    Selon la police, sur les centaines de kuluna arrêtés, aucun n’a été exécuté. Le ministre de l’Intérieur, Richard Muyej Mangez, a quant à lui précisé que des bandits avaient été tués mais que, « en majeure partie, les éléments de la police étaient en légitime défense ». Il a aussi confié que « certains policiers » avaient commis un « dérapage », en profitant de l’Opération Likofi pour dépouiller des citoyens.

    Pour mettre fin à ces abus, le général Charles Bisengimana, chef de la police, avait annoncé que policiers et militaires surpris en flagrant délit seraient arrêtés. Ainsi, dans la ville, les kuluna et leurs homologues en uniforme sont jugés lors d’audiences foraines – sorte de tribunal à ciel ouvert – pour civils ou militaires. Des audiences foraines qui drainent de nombreux curieux.

    Certains kuluna ont tenté de fuir dans les provinces voisines de Kinshasa. Ils auraient parfois traversé le fleuve pour se rendre au Congo voisin. D’autres ont changé d’allure, troquant leurs locks contre un crâne rasé et essayant de camoufler leurs tatouages. Car les réactions à leur égard sont sans pitié. A entendre Carl, partisan de la méthode forte, il faudrait carrément « les éradiquer physiquement… On les a déjà envoyés à l’intérieur du pays pour leur apprendre un métier, mais ils se sont enfuis. Ils sont revenus en masse et ont inventé de nouvelles techniques d’attaque : ils soudent plusieurs lames de machettes pour avoir une meilleure allonge… »

    Pourtant, des dizaines de kuluna ont choisi de rendre les armes, espérant bénéficier d’un programme de réinsertion.

    * Les prénoms ont été changés.

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