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    Abderrahmane Sissako, cinéaste mauritanien (et) universel

    media Le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako le 28 avril 2014 au ministère de la Culture à Paris, lors d’une réception en l’honneur des films de la compétition officielle du Festival de Cannes 2014. AFP / FRANCOIS GUILLOT

    Ce jeudi 15 mai, Abderrahmane Sissako montera les marches du Palais du Festival à Cannes, où son film Timbuktu. Le Chagrin des Oiseaux est en lice pour la Palme d’or.

    Ses films sont intimement liés à son existence. Une vie passée entre les pays, les cultures et les continents. Né en Mauritanie, il grandit au Mali avant de faire ses classes de cinéaste à Moscou, puis de s’installer à Paris pour finalement retourner « au pays » à Nouakchott. Portrait.

    -> Lire la critique du film : Abderrahmane Sissako pose la question «Timbuktu»

    La force des émotions et des histoires, il l’a vécue d’une façon très consciente dès sa tendre enfance. Né petit dernier d’une fratrie de 15 enfants, Abderrahmane rêve d’avoir un vélo. Souhait aussi ardent qu’irréalisable, mais le manque d’argent est compensé par le père, un petit câlin qui lui fait tout autant voyager. Plus tard, cela sera sa mère. Pauvre, elle est obligée de raconter des histoires passionnantes à sa voisine pour que son fils puisse profiter de la lumière allumée pour étudier la nuit.

    Les films d’Abderrahmane Sissako sont parfois saisissants de vérité, mais jamais larmoyants. Même enfant, il ne versait pas de larmes quand il allait regarder avec sa sœur des mélos indiens dans la salle Soudan Ciné à Bamako. Et surprise, ce sont les westerns Trinita avec Terrence Hill et Bud Spencer qui lui restent le plus gravé dans sa mémoire.

    Images, cadrages et émotions

    Aujourd’hui, il a vécu plus de temps en France qu’au Mali ou en Mauritanie, même s’il y est retourné très souvent. Le regard, les images et les émotions transmises par son cinéma sont toujours restés profondément imprégnés de l'ambiance de ses pays d’origine. De son temps, à l’école du cinéma à Moscou, à l'époque de l’Union soviétique, il a gardé un sens particulier de la réalisation et du cadrage, et de la France peut-être une manière de raisonner. Son père avait fait l’école française de Saint-Cyr pour devenir pilote d’avion avant de retourner au pays en tant qu’ingénieur et finalement se contenter de cultiver du riz dans son village. Mais quand on demande à Abderrahmane Sissako de se souvenir de l’image qu’il avait en tête quand il a découvert l’Hexagone en 1993, il répond : « Un pays où l’on mangeait trop. »

    Son œuvre cinématographique se finance sur le continent européen, mais se construit sur le continent noir. Pour son cinéma, il est prêt à donner et à révéler beaucoup de lui-même. Pour Bamako, présenté en 2006 hors compétition à Cannes, il est retourné pendant deux ans au Mali pour préparer le tournage. Ce film qui a réalisé au cinéma l’utopie de mener un procès contre la Banque mondiale accusée d’être coupable de la mort de millions d’Africains, se déroule dans la cour même de la famille paternelle où Abderrahmane Sissako avait grandi. Et La Vie sur terre (1998) a été déjà tourné dans le village de son père pour raconter l’histoire d’un émigré revenu au pays.

    Le VGIK à Moscou

    Né le 13 octobre 1961 à Kiffa, d’un père malien et d’une mère mauritanienne, il rejoint cette dernière pendant un an à l’âge de 19 ans à Nouadhibou, en Mauritanie. C’est cet épisode de sa vie qui avait inspiré En attendant le bonheur (Heremakono), réalisé en 2002 et primé avec le Grand prix-Etalon de Yenenga au Fespaco en 2003. Un récit qui dépeint les désillusions d’un jeune Mauritanien qui retrouve sa mère dans une minuscule chambre sans électricité. Avant cette période, le jeune Abderrahmane avait milité à Bamako dans une organisation étudiante mal vue par le régime de Moussa Traoré, qui déclenche alors la répression des émeutes étudiantes. C’est en Mauritanie qu’Abderrahmane commence à fréquenter le Centre culturel soviétique qui lui sert de tremplin pour faire une candidature au VGIK de Moscou, prestigieuse école de cinéma qui avait formé des géants comme Andrei Tarkovski et où Abderrahmane fréquentera l’assistant d’Eisenstein…

    Il y découvre toute l’histoire du cinéma à raison de deux films par jour. Au VGIK, il y apprend le cinéma comme une langue capable de raconter son continent d’une manière universelle. C’est au Turkménistan - qui lui rappelle la Mauritanie - qu’il tourne en 1989 son court métrage Le Jeu qui lui permettra en 1991 d’assister à son premier festival de cinéma, le Fespaco, à Ouagadougou où Canal+ achète son film. Les 56 000 francs gagnés seront investis dans Octobre, tourné avec le chef opérateur d’Andrei Tarkovski et accueilli les bras ouverts par la sélection officielle Un certain regard du Festival de Cannes en 1993. Ce moyen métrage raconte l’histoire d’un amour impossible entre une Russe et un Africain. Et ouvre au jeune Mauritanien définitivement les portes du cinéma et de la France.

    Le rythme de l'audace formelle

    Chez Abderrahmane Sissako, l’audace formelle et la rigueur du cadre sont exigées par le propos. Le style de ses films repose sur un rythme calme, la confiance dans les images, une écriture cinématographique où les mots ont leur importance, mais où les silences et l’inconscience restent les armes absolues du réalisateur. L’esthétique du Mauritanien qui frôle souvent l’austérité ne parie pas sur le pouvoir du cinéma de transformer le monde, mais espère éveiller les consciences et rendre justice. Dans plusieurs de ses films, il cite Aimé Césaire, le chantre de la négritude pour évoquer l’exil, le déchirement entre l’Europe et l’Afrique, la chance du métissage et de l’ouverture culturelle.

    Avec sa voix douce, il s’est régulièrement défendu d’être le porte-parole de l’Afrique. Néanmoins, avec Bamako, un film doté de 1,2 million d’euros, il a défié l’ordre mondial. Et il a revendiqué d’avoir donné la parole aux Africains tout en admettant de faire des films pour les Africains. D’autant plus qu’il se soucie également de la disparition des salles en Afrique et il a aussi produit des films d’autres cinéastes africains. Un engagement commencé en 2002 avec Abouna, du Tchadien Mahamat Saleh Haroun qui a ensuite fait la carrière qu’on connaît au Festival de Cannes.

    La montée des marches

    L’œuvre de Sissako nous interpelle et nous enseigne que ses histoires ancrées sur la terre africaine sont devenues de plus en plus universelles quand il parle de la destruction du tissu social, des privatisations, des inégalités croissantes, de l’immigration, du rôle de la Banque centrale européenne qui ressemble, pour de plus en plus de pays, au rôle joué par la Banque mondiale : des dirigeants « non-élus » dotés d’un pouvoir décisif qui se réclament d’agir au service de l’intérêt général et d’être « neutre » et « apolitique ». Quant à Sissako, il souligne que la cause défendue dans ses films n’appartient pas au continent africain.

    Ce jeudi 15 mai, il montera fièrement les marches pour défendre son premier film en lice pour la Palme d’or. Il a mis huit ans pour réaliser ce long métrage sur Tombouctou. Et ce n’est pas pour des raisons d’argent, mais plutôt pour prendre soin de ses deux filles nées entretemps : « c’est aussi important ou peut-être plus important que de faire un film » confiait-il à RFI dans l’émission Tous les cinémas du monde. Sa nouvelle œuvre Timbuktu. Le Chagrin des Oiseaux, tourné dans le plus grand secret, raconte l’histoire d'une famille au nord du Mali lors de l'arrivée des djihadistes. Un récit emblématique sur l'enjeu historique de cette ville aux « 333 Saints » devenue le symbole d’une ville-martyre depuis la destruction des lieux sacrés par les islamistes en 2012. Encore une histoire africaine… et universelle.

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