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    Hebdo

    France : comment gérer le retour des candidats au jihad ?

    media Descente du RAID dans le quartier de Meinau à Strasbourg. 13 mai 2014. AFP/Frédérick Florin

    Empêcher les candidats au jihad de partir pour la Syrie et traiter le retour de ceux qui ont lâché les armes, tel est le but du plan anti-jihad du ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve. Ce « plan de lutte contre la radicalisation violente et les filières terroristes » laisse sceptiques la plupart des experts, de même que les familles, déjà très éprouvées par le départ inopiné de leurs enfants...

    « Le numéro vert ? C'est une vraie galère... Pour le trouver, il faut aller sur internet. Ils feraient mieux de diffuser des spots à la télé, de parler aux jeunes dans les collèges, dans les lycées... Vous appelez, vous subissez un interrogatoire, et après ? Moi, je vais vous dire : ces mômes, on les regarde partir... Ce qu'il faut faire, c'est de la prévention! ». Jonathan en a gros sur le coeur. Le 0 800 005 696, mis en place par le gouvernement le 29 avril dernier, n'existait pas quand sa petite soeur a quitté la France et rien ne garantit que cette ligne d'urgence aurait pu empêcher son départ.

    Pourtant, selon le ministère de l'Intérieur, ce dispositif « conseille les familles qui sentent que l'un des leurs est sur le point de basculer », et il a déjà permis de recenser 126 « signalements utiles », de candidats potentiels au jihad, dont 32 concernaient des mineurs, 48 des femmes et 20 des départs avérés. « C'est plus que ce que la police a fait au cours des trois dernières années », estime Mathieu Guidère, spécialiste en géopolitique et islamologue.

    Le 11 juin, cela fera tout juste trois mois que Sarah se trouve en Syrie. Agée de dix-sept ans seulement, cette lycéenne du sud de la France a pris toute seule l'avion pour Istanbul, au grand désarroi de ses parents, qui ont appris le lendemain qu'elle se trouvait de l'autre côté de la frontière. Partie « pour faire la cuisine et la prière dans une vraie terre d'Islam », Sarah n'avait rien laissé percer de ses projets : « Elle allait beaucoup sur Internet, mais comme tous les ados de son âge, et nous, on ne regardait pas ce qu'elle consultait... », poursuit Jonathan. « Nous sommes une famille de musulmans modérés. On fait le ramadan mais pas plus. Elle a commencé à aller à la mosquée avec une copine. On l'a laissée faire, pourquoi pas... Elle s'est mise à faire la prière et à porter le voile, nous, on n'y a pas vu de danger... ».

    Quelques mois plus tôt, la jeune fille avait demandé une nouvelle carte d'identité et un nouveau passeport signé par ses parents : c'est ce document qui lui a permis de voyager sans être inquiétée, une autorisation de sortie du territoire n'étant plus nécessaire pour les mineurs depuis le 1er janvier 2013. En trois mois, la mère de Sarah et Jonathan a perdu vingt kilos. Lui, enrage de voir sa petite soeur traitée de jihadiste alors qu'« on lui a retourné le cerveau ». Elle, refuse de revenir en France, où elle redoute d'être incarcérée. Toute la famille est effondrée.

    Des unités d'élite de la police escortent une des personnes interpellées à Strasbourg. 13 mai 2014. Reuters/Vincent Kessler

    Le retour obligé par la case prison

    Jean-Yves Liénard est avocat au barreau de Versailles et il défend actuellement trois détenus, incarcérés à leur retour de Syrie ou d'Afghanistan pour terrorisme en bande organisée. « Ces jeunes gens partent dans un élan qui peut être qualifié de tout ce qu'on veut : d'endoctrinement, de volonté d'aventure, de quête d'identité au travers de la religion... Ils sont très souvent d'origine maghrébine, et ils sont complètement paumés. A dix-neuf, vingt, vingt-deux ans, ils vivaient au pied des tours de leur cité, sans boulot, sans espoir de réussite, sans se sentir intégrés. On leur a mis en tête des idées religieuses totalement dévoyées et on leur a expliqué des choses qui ne sont pas dans les principes de l'Islam. La Syrie, l'uniforme, l'amitié, la fraternité des armes : tout cela peut facilement l'emporter chez un gamin qui va croire que son combat se trouve là-bas, alors qu'une fois sur place, il sera confronté à une réalité qui ne sera pas celle d'un jeu vidéo... ».

    A leur retour, ce sont des jeunes plutôt fracassés par leur expérience récente et absolument incapables de comprendre pourquoi on les jette en prison qu'on récupère. « Ils disent qu'ils sont partis combattre Bachar el-Assad aux côtés de leurs frères mais qu'ils sont Français et que jamais, au grand jamais, ils ne s'en prendraient à la France. En fait, ces jeunes gens paient un peu pour l'actualité récente : pour Mohamed Mérah, et maintenant pour Mehdi Nemmouche... Certes, ce sont là des parenthèses terrifiantes mais je crois qu'il faudrait plus de discernement dans cette affaire, qu'il faudrait analyser quelles ont été leurs actions, leurs intentions et reprendre en mains ceux qui se sont dévoyés en leur expliquant les choses. Malheureusement, c'est l'option prison qui est retenue et j'ai bien peur que la prison ne se systématise », constate, dépité, Jean-Yves Liénard.

    Des gendarmes à Toulouse devant la demeure des parents d'un deux jeunes partis en Syrie. 28 janvier 2014. AFP/ Eric Cabanis

    La plupart des jihadistes ne reviennent pas

    Savoir et analyser ce que les candidats au jihad ont vécu sur place, c'est malheureusement tout à fait impossible, selon Louis Caprioli, qui a été responsable de la lutte anti-terroriste à la DGSE de 1998 à 2004. « Ils sont au sein d'organisations très méfiantes, qui prennent d'énormes précautions pour éviter d'avoir des agents infiltrés à l'intérieur. Je n'ai pas connaissance que les services de renseignement occidentaux puissent identifier les actions menées par les jihadistes qui partent d'Europe ou des Etats-Unis, et qui puissent connaître leurs implications individuelles ».

    Analyser les intentions des candidats au jihad n'est pas non plus une mince affaire, mais pour Mathieu Guidère, il est important de rappeler que les non retours sont la majorité car la plupart des individus qui partent faire le jihad sont dans une logique de Hijra (émigration) vers une terre de l'Islam. Leur objectif, c'est d'instaurer un gouvernement islamique ou de vivre sous un gouvernement islamique.

    Ces individus partent souvent en famille, ou veulent faire souche sur place, et ne veulent pas revenir. Ils envisagent soit la victoire sur un régime honni, soit la mort. Du coup, contrairement aux idées reçues, ceux qui reviennent ne sont pas des héros mais des déçus du jihad. « Ils voulaient faire de l'humanitaire, aider les pauvres, les enfants, les personnes bombardées... et on leur a proposé de prendre les armes. Ils ne savaient pas faire, ils rentrent... Ou bien on leur a confié des tâches ingrates, faire du ménage alors qu'ils voulaient aller au front, ils rentrent... Et il y a même des « échoués du jihad » : à ceux-là, on leur a carrément dit qu'ils n'étaient pas utiles sur place, qu'ils n'étaient pas formés sur le plan militaire, qu'ils étaient des boulets. Pour tous, le retour est un échec personnel ! ».

    Si on suit ce raisonnement, les individus revenant en France avec des projets terroristes en tête ne sont qu'« une catégorie extrêmement minoritaire sur l'ensemble des retours potentiels, qui sont eux-mêmes marginaux. Soit en gros, une personne tous les trois ans ». Bien sûr, c'est toujours une personne de trop et on peut comprendre que l'Etat cherche par tous les moyens à se protéger, et à protéger ses concitoyens. Le problème, c'est que détecter ces individus particulièrement dangereux est quasiment impossible.

    Louis Caprioli se souvient, catastrophé, d'une expérience menée par la Commission européenne, sous l'égide d'Europol : « Juste après les attentats du 11 septembre 2001, Bruxelles a voulu établir le profil type du terroriste idéal. Pendant un an, il y a eu des travaux, inutiles et coûteux, qui n'ont servi à rien. Vous ne pouvez pas déterminer quel individu basculera dans le terrorisme et ce n'est pas dans le comportement extérieur qu'on trouvera la réponse. Le salafisme est l'une des portes d'entrée du jihadisme, mais tous ceux qui s'habillent comme des salafistes ne sont pas forcément des terroristes en puissance ! »

    En revanche, une fois le passage à l'acte effectué, on a remarqué des points communs entre tous ceux qui avaient « franchi le miroir » : « Ils sont déterminés, aguerris et au courant des subtilités du système. Ils ont reçu un entraînement militaire, savent se servir d'une kalachnikov, des armes, des explosifs. Ils savent déjouer les surveillances. Ils ne vont pas arriver directement en France par les aéroports mais ils vont casser leurs traces. Ils ne vont pas se connecter à internet ni utiliser des téléphones traçables à leurs noms. Ils sont déterminés et efficaces », analyse Mathieu Guidère.

    Des manifestants défilent à Strasbourg contre l'endoctrinement des jeunes au jihad en Syrie. 8 février 2014. AFP/Frédérick Florin

    Le plan européen : peut mieux faire !

    Pour l'heure, du côté des autorités, les moyens humains et techniques ne suivent pas et la coordination entre Etats a bien des efforts à faire. « Il ne faut pas se leurrer, il y en a qui passent entre les mailles du filet », regrette Louis Caprioli. « Prenez Mehdi Nemmouche. La DGSI avait émis une première fiche S (sûreté de l'Etat), estimant que, compte tenu de son comportement en prison, il fallait qu'il soit fiché au FPR, le fichier des personnes recherchées en France. Elle l'avait aussi inscrit sur le système d'informations Schengen, le fichier européen, qui peut être consulté dans les aéroports par exemple. Si Nemmouche ne s'était pas fait contrôler en Allemagne, on n'aurait jamais su qu'il était en Europe, et après, il a échappé à toute surveillance... Il y a eu dysfonctionnement en Allemagne, voilà tout ! ». A Luxembourg, début juin, les ministres de l'Intérieur des neuf pays européens les plus touchés par cette problématique ont décidé d'utiliser des indicateurs communs pour filtrer les données personnelles des passagers des lignes aériennes, de retravailler les signalements du fichier Schengen et de renforcer les contrôles aux frontières extérieures. Tout particulièrement, entre la Turquie et la Bulgarie... Ils se retrouveront début juillet à Milan sur le même sujet, avec c'est sûr, beaucoup de travail encore sur la planche.

    Tous les candidats au jihad ne sont pas des terroristes en puissance, loin s'en faut, et pourtant ils sont déjà un certain nombre à se retrouver derrière les barreaux. « Sur les 700-800 individus dont on parle, le Parquet a ouvert une quarantaine d'informations judiciaires», explique Louis Caprioli. «Il sait que ces personnes se sont rendues en Syrie, qu'elles y ont eu des activités au profit d'une organisation terroriste, qu'elles se sont entraînées à la kalachnikov etc. Il estime donc détenir suffisamment d'éléments pour caractériser une infraction, selon la loi Valls de décembre 2012, adoptée suite à l'affaire Mérah. Pour les autres, il n'y a pas d'enquête ouverte. Ce qui ne veut pas dire que les services de sécurité, comme la D.G.S.I., ne vont pas continuer des surveillances sur le plan administratif, ne vont pas faire des écoutes, mais les dossiers ne sont pas assez consistants pour des gardes à vue ou des présentations à la justice ».

    Quand l'intitulé retenu est « association de malfaiteurs en vue de commettre un acte terroriste», il pose très vite problème : d'abord, parce qu'il faut être deux pour qu'il y ait association et que le droit n'envisage pas encore le cas d'individus isolés ; ensuite, parce que le droit français n'a encore jamais jugé des infractions par anticipation. « Mes clients ne comprennent rien à ce qui leur arrive. Ils sont en prison alors qu'ils n'ont rien fait en France et qu'ils ne voulaient rien y faire. On se plante complètement ! Le fait de revenir, c'est plutôt positif en soi... Avec cette loi communarde sur l'association de malfaiteurs, qui a failli être abrogée à de multiples reprises, on les envoie en prison pour un très mauvais tour de piste. Ils risquent de se faire endoctrinés encore plus fort, car ils seront en situation de faiblesse. C'est peut-être le meilleur moyen de les conforter dans l'idée que le jihad doit se faire non seulement ailleurs, mais en France aussi ! », s'insurge Maître Liénard, qui se demande bien pourquoi le gouvernement n'a pas prévu à la place des psychiatres et des cellules de crise.

    Victimes d'un endoctrinement ou terroristes en puissance ?

    Une prise en charge psychologique, on y vient tout doucement, mais pas trop vite. La France a fait le choix de la répression au détriment de la prévention, comme l'explique Mathieu Guidère : « Dans le plan anti-jihad, il est prévu un suivi psycho-social pour les adultes et un suivi psycho-éducatif pour les mineurs. Mais la question de fond, c'est de savoir si on considère ces individus comme les victimes d'un endoctrinement et d'un recrutement, ou bien comme des individus responsables de leurs actes et comme des terroristes en herbe. En Belgique, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, l'accent est mis sur la prévention dans les écoles, dans les quartiers, à la télévision. On a l'impression qu'ils luttent contre un fléau. La France, elle, a toujours géré la question du terrorisme de façon centralisée, répressive, et ce sont les services du renseignement qui s'en chargent ». Y compris quand il s'agit de faire de la contre-propagande, sur Internet notamment. Du coup, pour le retour du jihad, c'est un peu pareil : en gros, on poursuit tout le monde, on fera le tri après...

    Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, à la sortie du conseil des ministres, le 23 avril 2014. Reuters/Philippe Wojazer

    On l'a bien vu récemment avec ces deux jeunes Toulousains mineurs, qui ont d'abord été traités à leur retour comme de dangereux criminels en puissance, puis comme de pauvres garçons enrôlés sur Internet par des prédicateurs peu scrupuleux. La difficulté avec le conflit syrien, c'est qu'en plus, jusqu'aux plus hautes autorités de l'Etat, combattre le régime de Bachar el-Assad s'apparente plutôt à une cause juste... Et pour ce qui est de« déprogrammer » des jeunes gens qui auraient mal assimilé des principes mal digérés du Coran, pour l'instant, selon Louis Caprioli, seuls les Saoudiens se sont aventurés sur ce terrain glissant : « Ils ont en la matière une légitimité que les Français n'ont pas. Ils sont musulmans, et c'est en Arabie saoudite qu'on trouve les plus grands docteurs de la loi. Comme ils disposent en plus de moyens financiers considérables, ils ont pris des jihadistes qui avaient combattu en Afghanistan, en Irak. Ils les ont d'abord jetés en prison, puis ils ont décidé de les réintégrer dans la société, en leur donnant en plus des maisons, des voitures, des ressources financières. Malgré tout, cela n'a pas réussi à 100% car il y a toujours des gens qui basculent totalement de l'autre côté du miroir, et qui ne sont plus sensibles au discours qu'on peut leur sortir. Moi, je me dis qu'en France, les signalements mis en place par le gouvernement, c'est un élément intéressant pour mettre en place des éducateurs. La difficulté que je vois, c'est que ces derniers vont avoir en face d'eux des jeunes qui vont leur répondre avec des versets du Coran. Et je ne connais pas beaucoup de psychologues qui maîtrisent le Coran ! ».

    En attendant, dans les familles dont les enfants sont partis faire le jihad, le plan du gouvernement est plutôt mal perçu : « Rien n'a été prévu pour nous ! », lance, très amer Jonathan. « Ils nous ont totalement abandonnés. On est plusieurs familles en contact les unes avec les autres, ils nous ont complètement lâchés ». Selon lui, Bernard Cazeneuve et le gouvernement se trompent de cible : « Ceux qu'ils devraient mettre en prison, ce sont les recruteurs, ceux qui donnent à nos jeunes l'envie de partir ! Ma soeur, elle a dix-sept ans. Vous croyez vraiment qu'on est terroriste à dix-sept ans ?! Moi, j'en ai vingt-deux et pour rien au monde, je ne mettrai un pied là-bas... ».

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