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    Hebdo

    Paroles d’Argentins: la culture de la crise

    media Un couple d'Argentins prend des photos, juste devant l'un des clichés géants d'une exposition consacrée à la crise argentine de 2001, commémorée à Buenos Aires dix ans plus tard en décembre 2011. AFP PHOTO/Maxi FAILLA

    Voilà un pays qui défraie la chronique économique. Treize ans après le séisme financier de 2001, qui l'avait tant fait chavirer, l’Argentine s'est de nouveau retrouvée, le 31 juillet 2014, en défaut de paiement. Si quelqu'un paie l'addition, ce sera l’Argentin moyen, lit-on dans la presse française. Avantage : il a l’habitude. C'est du moins ce qui ressort d'une conversation vécue entre des gens modestes rencontrés à Godoy Cruz, une banlieue populaire de la ville de Mendoza. La crise ? C’est l’histoire de leur vie. Reportage.

    « Tu connais le dicton ? Il y a des moments où tu préfères ne pas manger d'œuf pour ne pas gâcher la coquille ! » En marge de la crise, des mouvements sociaux et autres pillages de ces dernières décennies, les Argentins ont appris à manier le sarcasme, l'humour noir, comme un remède à la résignation. A l'image de Gustavo, un quadragénaire qui vit de petits arrangements. Il habite à Godoy Cruz, une cité-dortoir de Mendoza, dans un appartement trop petit pour accueillir sa femme et ses deux nouveaux-nés. « En ce moment, c'est compliqué, concède-t-il. Mais la roue tourne ! »

    Il faut dire que la situation économique de l'Argentine donne la migraine. En janvier 2014, l'Etat fédéral avait brusquement changé de stratégie monétaire, en laissant le peso, la monnaie nationale, se déprécier brutalement, alors que la majorité au pouvoir s'y était jusqu’ici refusé. Une dévaluation, disait la présidente, rendrait en effet « les pauvres plus pauvres et les spéculateurs plus riches ». Ça n’a pas empêché son gouvernement de le faire.

    Et voilà désormais le pays pris à la gorge, depuis le 30 juillet, par un défaut de paiement de 539 millions de dollars, qui menace toute la stratégie de restructuration de la dette du pays, alors que les réserves de change sont au plus bas. Si rien n'est joué dans ce combat contre les fonds spéculatifs, les nouvelles prévisions sont peu réjouissantes : certes, les conséquences pourraient se cantonner à l’Argentine, ou quasi, mais il est question d'incapacité accrue pour les entreprises du pays à se financer sur les marchés, de baisse des investissements, d'explosion de l’inflation, de chasse au dollar et de recul de la consommation.

    Bref, on parle d'un cercle vicieux, d'une spirale négative, et donc de chômage, de pouvoir d'achat en berne et de pauvreté. Pour l'institut d'études Abeceb, cité par la correspondante du journal Le Monde à Buenos Aires, les conséquences du défaut de paiement partiel pourraient tout bonnement prendre la forme suivante : une chute de 3,5% du PIB, une inflation annuelle de 41% et une diminution de la consommation de près de 4%. Le tout dans un contexte déjà sombre : 2,5% de récession cette année et une inflation à 30%, loin des chiffres rassurants du gouvernement en la matière.

    «Hier, Braden ou Peron. Aujourd'hui, Griesa ou Cristina», peut-on lire sur cette affiche de propagande pro-Kirchner, surfant sur l'anti-américanisme ambiant ressucité par l'affaire des «fonds vautours». Buenos Aires, le 29 juillet. REUTERS/Marcos Brindicci

    Situation alarmante ? Gustavo positive

    Une telle valse des chiffres aurait de quoi faire frémir l'Européen lambda. Mais l’Argentin, lui, est accoutumé. Longtemps promis aux sommets, son pays n'a jamais vraiment émergé. Il patauge. Dans les années 2000 par exemple, il n’a pas su profiter de l’accalmie entre deux crises, et des rentrées de devises dues au boom des exportations de matières premières, pour diversifier son économie.

    Engloutissant un verre de vin chez un voisin de pallier, entouré d’amis peu fortunés, Gustavo décrit ainsi la relation que ses compatriotes ont peu à peu développée avec la chose économique : « C'est comme une roue. Actuellement, on entre dans cette phase de crise à laquelle on revient cycliquement tous les dix ou quinze ans. Celui qui réussira à tenir jusqu'à l'an prochain sera bien. L'autre, il est sous terre, mais il se relèvera. Personne ne meurt de faim en Argentine. Dans le cycle, il faut juste savoir saisir le bon moment pour acheter. »

    Et de digresser sur ce qu’il appelle la « mentalité argentine » : « Tout ce qui nous arrive, on veut le retourner à notre avantage. L'Argentin veut faire des réserves parce qu’il ne sait pas de quoi demain sera fait. Quand il va à l’épicerie demander une bouteille de coca-cola, pendant que l'autre a le dos tourné, il lui prend un chocolat. Pour payer moins à l'Etat, je vais voir un ami bien placé, et on s’arrange. Et tout le monde pense : s’il le fait, pourquoi pas moi ? »

    Les mauvaises habitudes s'apprennent en famille, regrette une convive, Carina, vendeuse ambulante : « L’autre jour, j’ai vu un gamin attraper une brique de jus de fruit dans un commerce, relate-t-elle. Sa mère a dit non, puis elle a pris la main de son petit et lui a fait cacher la brique dans la poche de son pull. » Et d'évoquer l’explosion du sentiment d’insécurité : « Aujourd'hui, ceux qui ont le niveau de vie le plus bas ne planifient rien pour survivre, ils planifient qui attaquer pour le voler. »

    Scène de pillage familial dans une épicerie de Cordoba, le 3 décembre 2013, au moment du mouvement de grève observé dans les rangs de la police, un mois avant la dévaluation. AFP PHOTO/NA/HO ARGENTINA OUT

    La phobie d’un retour à l’hyperinflation

    « Le système ici, il t'empêche d'épargner, explique Gustavo. Tu as assez pour vivre au jour le jour, mais bien vivre, c'est une autre histoire. Il y a trois catégories de gens : celui qui a beaucoup, celui qui a peu, et celui qui n'a rien. Autrement dit, celui à qui l'Etat donne. En 2001, moi, j'avais épargné quelques dollars et on ne me les a jamais rendus. La dévaluation fut très forte, c'était effroyable ! Mais la grande crainte, c’est vraiment l’hyperinflation. Tu te rappelles Demian, au temps d’Alfonsin ? »

    L'hôte des lieux, Demian, la quarantaine, se souvient en effet très bien de cette période : « C’était dans les années 1986, 1987, sous la présidence de Raul Ricardo Alfonsin, premier président élu démocratiquement après la dictature militaire. Tu allais acheter un produit, tu voyais le prix affiché en rayon, tu arrivais en caisse et on te disait : " Attendez, il faut que je réactualise. " Ils vérifiaient systématiquement le bon prix sur une liste qui changeait sans arrêt. J'espère qu'on ne revivra jamais ça. C'était fou. »

    Autour de la table, les anecdotes fusent alors. Des histoires de soupe populaire et de système D. « Avec ma mère, on bouillait les épluchures de fruits pour en faire du jus ! », lance Mariana, la cousine de Demian. Et ce dernier, qui vivote d'informatique, de soupirer : « On a à peine le temps de se relever d'une crise que la suivante arrive déjà. Moi, celle de 2001 a vraiment brisé ma vie. Et ensuite, rien ; il n'y avait plus de travail. Je n'ai jamais vraiment pu me remettre sur pieds. Je suis plus vieux désormais, j'ai moins de sécurité, moins d'ambition. J’ai juste de quoi manger. Mais bon, que peut-on faire ? »

    « Quand tu as réussi à passer une telle épreuve, tu ne crains plus rien », lance Gustavo. « La même chose, peut-être ? », suggère Demian. « Non ! », rétorque Gustavo : « Maintenant, on n'est plus aussi dépendants du crédit, on est moins empêtrés. On a appris à anticiper et à s’adapter. » Carina, vendeuse ambulante de bijoux, ne semble pas convaincue. Selon elle, « les gens ne sont plus préparés à vivre quelque chose de cette ampleur ».

    Une manifestation à Buenos Aires, organisée le 20 décembre 2013 pour célébrer le 12e anniversaire de la crise argentine de 2001, lorsque le pays s'est retrouvé dans le plus gros défaut de paiement de l'histoire. AFP PHOTO / JUAN MABROMATA

    La survie et les tracas de tous les jours

    Pour faire comprendre l'étendue du bazar économique argentin, Mariana raconte une histoire : « C'était en 2006, à la fin d’un mois de disette. On n’avait pas un rond, mais il fallait faire manger notre tribu ! Alors on a retiré, au distributeur automatique, nos 100 derniers pesos sur le compte d’un ami. On est tous allés au supermarché. On se demandait vraiment comment ça pourrait aller pire. Mais quand on a donné notre billet, la caissière nous a dit : " C'est un faux ! » Fou rire général. Et Mariana de pouffer : « Le billet venait d’un distributeur automatique et c’était un faux ! » « C'est arrivé à plein de monde », commente Demian.

    Au fond, aussi loin que Mariana se rappelle, « il y a toujours eu l’instabilité économique et monétaire dans ce pays. Il y a des moments où tu peux respirer un peu, mais tu sais que le bâton va toujours revenir te frapper la tête. Là, j'ai deux adolescentes à la maison, je dois payer le loyer, faut que j’assure pour mes gamines, et c'est un cercle vicieux. C'est très difficile de leur dire qu'il faut se restreindre. Pourtant, j'ai plusieurs boulots et je suis toujours en train de faire quelque chose de nouveau. »

    Être dégourdi ? Voilà une valeur qui plaît autour de la table : « J'ai toujours travaillé dans la rue, réagit Carina. Je peux me faire de l'argent n'importe où. Pas besoin d'aller voler ou mendier. » « Moi non plus, jamais je ne me retrouverai dans la rue sous un carton ou à toquer chez les gens, renchérit Gustavo. Tu peux faire les chantiers, laver les fenêtres ou vendre des choses. Tu peux toujours trouver à faire. Pour vivre, toujours ! »

    Demian, lui, se montre sceptique : « Gustavo est débrouillard, commente-t-il. Il a été habitué à vivre comme ça. Mais quand tu réussis à atteindre un certain niveau d’études, aller laver des pare-brises ou devoir faire des acrobaties sous un feu rouge, je le vois plutôt comme une raison de me tirer une balle que comme une opportunité. J’espère ne jamais en arriver là. »

    Deux jeunes acrobates en pleine action, devant une photo des émeutes de 2001 à Buenos Aires, dix ans après jour pour jour, le 19 décembre 2011. AFP PHOTO/Maxi FAILLA

    La classe politique et le « tous pourris »

    « L’Argentine est un pays qui te donne, parce c’est un pays qui a, martèle Gustavo. Ici, tu casses une pierre, une plante en sort ! » Demian approuve, et énumère les richesses du pays : bétail, uranium, blé, soja, bananes, café, or, argent, eau, poissons... « Notre système de santé est l'un des meilleurs d'Amérique latine, précise-t-il. Sans être parfait, il n'est vraiment pas mauvais. Les Chiliens viennent en profiter. Même les étrangers irréguliers peuvent en bénéficier. »

    Et de conclure : « L’Argentine n’est pas pauvre, non ! Mais quelqu’un la vole, s’enrichit avec elle. Qui ? La présidente elle-même, et son défunt président de mari aussi, son fils, son chef de cabinet ou encore son vice-président ! Les Anglais, dans le passé, et Peron aussi ! Et vous, les Français, la classe politique vous vend des terrains pas chers, vous donne des concessions pour pouvoir toucher sa part. Ce sont les différents systèmes politiques qui nous ont menés jusqu’ici. Alors, moi, je vais voter uniquement pour ne pas payer d’amende. »

    « Quiconque fait de la politique prend des sous, abonde Gustavo. Il y a bien une police anti-corruption, mais elle est corrompue aussi ! » Et de nuancer : « Attention, la présidente a fait beaucoup pour le pays, des choses bien. Je ne suis pas partisan de son mode de gestion mais il faut le reconnaitre. » « Le système d'aide social n'est pas mauvais, concède Demian, mais on pourrait le rendre plus intelligent et moins clientéliste. Les mesures populistes n'apportent pas de solution, elles évitent qu'on aille brûler la maison du maire. »

    La présidente Cristina Kirchner, au balcon de la Casa Rosada pour s'adresser à des supporters, au lendemain du défaut de paiement, le 31 juillet 2014. Mme Kirchner a succédé à son mari en 2007. REUTERS/Marcos Brindicci

    Raz-le-bol généralisé autour de la table

    La conversation s'enlise dans un sentiment général d’absence de confiance envers les institutions. Mariana interpelle Carina : « Raconte-nous quand les policiers ont déboulé au marché aux puces ! » « C'était l'an dernier ça, répond Carina, dans le quartier de la Favorita. Moi, je vais dans des endroits où ni les taxis ni les bus ne vont ! Là, c'était une foire où l'on vend de tout. Je vais souvent y prendre un maté. Mais cette fois-là, j’ai failli mourir de peur : trois camions de police sont arrivés pour tout bloquer et nous chasser. Ils tiraient en l'air et ont pris tout ce qu'ils pouvaient pour le jeter dans les camions. Même sur un stand de poulets rôtis, ils ont tout pris ! »

    Pour Mariana, voilà là du pur cynisme : « C'est parce que c'était bientôt Noël, il fallait qu'ils ramènent des cadeaux à leur famille. Alors ils sont aller à la foire, là où c'est facile, prendre à ceux qui n'ont rien. » Et Demian d'illustrer qu'en Argentine, comme dans beaucoup d'endroits au monde, il faut « graisser la patte » pour être en paix : « L'autre jour, j'étais en voiture et je suis tombé sur un petit contrôle de police, juste deux personnes avec une moto. J'ai une pauvre voiture ; ils ont dû se douter que les papiers ne seraient pas en règle. J’ai fini par demander si on ne pouvait pas s'arranger pour éviter l'amende de 5 000 pesos. Ils se sont regardés entre eux et m'ont dit : " Si, si, bien sûr ! " On a négocié et ils ont fini par me prendre les 200 pesos qu'il me restait pour vivre à ce moment-là. »

    N’y a-t-il pas de solution aux problèmes du pays ? « En vérité, on est fatigués de devoir discuter, lutter, se rebeller, avoue Gustavo. Ma première crise, je l’ai connue quand j'avais 20 ans ! » Demian aimerait voir arriver un « Pepe Mujica argentin ». Mais n'y croyant pas trop, il en viendrait presque à d'autres types d'extrémités, sur le ton de l'humour, toujours : « Moi, je tuerais bien du monde sur la place publique, à la guillotine comme en France ! Comme ça, les autres prendraient peur. La violence contre le peuple n’est pas une solution. Mais la violence contre les salopards, si ! »

    Avant d'en arriver là, il faudra voter en 2015 pour un nouveau président. Et à croire nos interlocuteurs, la fin de règne de Cristina Kirchner, entachée de multiples affaires d’enrichissement, sera un calvaire. Demian prévoit même une victoire des non-péronistes de droite et, dans la foulée, un « éclatement de la bulle des mécontentements ». « D'ici à deux ans, ça prendra des proportions semblables à 2001 », pense-t-il. Il est peut-être un peu trop tôt pour spéculer, mais une chose semble sûre : les Argentins n'ont pas confiance. En politique comme en économie, ce n'est jamais très bon.

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