L'Arabie Saoudite et la Syrie au secours du Liban
Mesurant la gravité de la crise dans laquelle le Liban risque de basculer si des membres du Hezbollah étaient accusés de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, le président Bachar al-Assad et le roi Abdallah d’Arabie Saoudite ont effectué, ensemble, un voyage historique au Liban. A partir de Beyrouth, ils ont lancé un appel au calme. Seront-ils entendus par leurs alliés locaux ?
De notre correspondant à Beyrouth
La venue au Liban du président syrien Bachar al-Assad et du roi d’Arabie Saoudite Abdallah ben Abdel Aziz à bord d’un même avion, suivis quelques heures plus tard par l’émir du Qatar Hamad Ben Khalifa Al-Thani, illustre l’inquiétude des dirigeants arabes de voir le pays du cèdre s’enfoncer dans une grave crise politique aux conséquences incalculables. Cette mobilisation exceptionnelle des Arabes prouve aussi l’urgence de la situation après l’annonce par le Hezbollah qu’il refuserait tout acte d’accusation l’impliquant dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Le secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah, est allé plus loin, accusant le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) d’« exécuter un complot d’inspiration israélienne et américaine, destiné à détruire la résistance ». Ce dont le Tribunal, relevant des Nations unies et basé aux Pays-Bas, se défend, affirmant que son action est uniquement dictée par « la recherche de la vérité conformément à des critères professionnels », comme l’a assuré sa porte-parole, Fatima Issaoui.
Beyrouth était l’avant-dernière étape d’une tournée arabe du roi Abdallah qui l’a mené en Egypte, à Damas et qu’il a clôturée à Amman. Ces trois capitales sont les principales concernées par le processus de paix israélo-arabe, une question que le souverain saoudien a évoqué avec le président Barack Obama lors d’un voyage à Washington, il y a quelques semaines. Le Liban, l’Irak et le dossier du nucléaire iranien étaient également à l’ordre du jour de ces entretiens, comme l’ont assuré la presse arabe et les journaux israéliens. De nombreux articles de presse et des rapports de centres de recherches arabes et occidentaux assurent que les récentes tensions au Liban, le blocage dans la formation d’un gouvernement en Irak alors que le début du retrait américain approche, la reprise, dernièrement, des combats au Yémen entre l’armée et les rebelles zaydites (une des branches du chiisme accusée d’être soutenue par l’Iran), prouvent que l’ensemble du Moyen-Orient est au seuil d’une nouvelle période de tensions.
C’est en tout cas ce que l’on affirme au Liban, où les analystes assurent que la recrudescence des tensions autour de l’acte d’accusation du TSL ( attendu entre septembre et décembre, selon son président Antonio Cassese) ne peut être séparée des autres développements dans la région. Pour les uns, c’est l’Iran qui aurait pris l’initiative de réchauffer tous les fronts du Moyen-Orient dans le cadre de son bras de fer avec l’Occident, mené par les Etats-Unis, après le durcissement des sanctions internationales. Pour les autres, c’est au contraire Washington qui veut accentuer l’isolement de Téhéran et son affaiblissement, en mettant sous pression ses alliés, qu’ils soient des Etats ou des organisations.
La crainte de la guerre civile
Dans ce contexte, la démarche du président Bachar al-Assad et du roi Abdallah en direction du Liban est importante, car ces deux pays sont les alliés régionaux des deux principales forces politiques libanaises : le Hezbollah chiite pour la Syrie, et le Courant du futur sunnite -dirigé par le Premier ministre Saad Rafic Hariri-, pour l’Arabie Saoudite.
En venant ensemble au Liban et en publiant deux communiqués conjoints, à Damas et à Beyrouth, les deux dirigeants ont voulu adresser un message fort aux Libanais et aux décideurs de la communauté internationale. En direction des premiers, ils ont mis l’accent sur l’importance de rester unis, de s’engager à ne pas recourir à la violence, de respecter les principaux accords interlibanais des 20 dernières années, celui de Taëf et de Doha ( le premier, en 1989, a mis une terme à une guerre civile de 15 ans et le second, en 2008, à de violents affrontements armés qui ont fait 100 morts entre le 7 et le 11 mai 2008 ) et de préserver le gouvernement d’union nationale, au sein duquel sont représentées toutes les forces politiques du pays. Aux seconds, ils ont voulu dire que le grand jeu des nations pourrait avoir un effet dévastateur sur un pays aussi fragile que le Liban.
A Beyrouth donc, Bachar al-Assad et le roi Abdallah ont tenu un sommet tripartite avec le président libanais Michel Sleiman, avec qui ils ont examiné la situation et les mesures susceptibles d’apaiser les tensions. Ensuite, le chef de l’Etat syrien et le souverain saoudien ont rencontré, séparément, leurs alliés locaux pour les informer des initiatives envisagées pour calmer les esprits. M. Assad a ainsi rencontré le président du Parlement Nabih Berry. Son ministre des Affaires étrangères, Walid Moallem, s’est réuni avec des députés du Hezbollah. Le roi Abdallah, de son côté, s’est rendu à la résidence de Saad Hariri, dans le centre-ville de Beyrouth, où l’attendaient des députés et des anciens Premiers ministres sunnites.
En plus du communiqué final, l’entourage des délégations des deux leaders arabes fait état d’une formule visant à « appuyer la justice internationale tout en préservant l’unité nationale au Liban ». Une équation plus facile à imaginer qu’à concrétiser. La télévision de Saad Hariri, la Futur TV, a évoqué « un accord qui satisferait toutes les parties ». La chaine qatari Al-Jazira assure, pour sa part, que la solution envisagée comporte « le report de la publication de l’acte d’accusation » du TSL. Mais le Hezbollah, lui, refuse « tout marchandage » à ce sujet. « Le sommet des trois dirigeants devra refuser toute mise en accusation du Hezbollah. Un point c’est tout », a déclaré Hussein Hage Hassan, ministre de l’Agriculture et membre du Hezbollah.
Une fois n’est pas coutume, les dirigeants arabes déploient des efforts pour anticiper une crise dont les prémices commencent à se faire sentir. Les prochains jours diront si leur démarche aura réussi à empêcher le Liban de glisser vers l’abime, ou s’il s’agissait, seulement, d’un coup d’épée dans l’eau.

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