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La revue «Europe» raconte les heurs et abîmes de l'Iran contemporain

Coordonné par l'universitaire Anne Stuve-Debeaux et le journaliste littéraire Jean-Baptiste Para, le numéro 997 de la revue Europe offre un vaste panorama de la société et de la culture iraniennes. Un volume à découvrir pour penser l’Iran autrement, par-delà les stéréotypes.
Alors que le bras de fer entre l’Iran et l’Occident autour de la question de l’acquisition de la technologie nucléaire par le régime des mollahs se poursuit et menace de déboucher sur une guerre qui pourrait déstabiliser tout le Moyen-Orient, des intellectuels tentent de trouver des parades à la destruction annoncée d’une civilisation plusieurs fois millénaire. Ils expliquent à qui veut les écouter que l’on peut difficilement réduire l’Iran de Cyrus le Grand, de Hafez et de Firdausi à ce fameux « axe du Mal » si cher aux états-majors occidentaux et invitent l'opinion publique à repenser l'Iran par-delà les stéréotypes et les idées reçues.
Le numéro 997 de la revue Europe (mai 2012) consacré à la « Littérature d’Iran » s’inscrit dans ce travail de débroussaillage des imaginaires. Un débroussaillage d’autant plus précieux que les articles de ce volume très riche débordent la thématique littéraire stricto sensu et font une large place au contexte social et politique, ce qui permet de mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre dans l’Iran contemporain et les enjeux de ses rapports géopolitiques et culturels compliqués avec l’Occident.
Internet, ce fil d’Ariane
Le numéro s’ouvre sur un entretien avec le chercheur du CNRS Bernard Hourcade qui propose un vaste panorama sur la société iranienne, sur ses forces et ses abîmes. Il y est question de l’histoire mais aussi des phénomènes sociaux contemporains tels que la prépondérance du fait religieux, les lentes mais inexorables mutations de la condition féminine ainsi que de la dichotomie dans la société iranienne entre le despotisme du pouvoir et la vitalité de la vie intellectuelle et créative.
Deux affirmations du chercheur retiennent particulièrement l’attention. La première concerne la proximité entre l’Occident et l’Iran : « Les Iraniens sont nos cousins de l’Est. Du point de vue ethnolinguistique, ce sont des Indo-Européens. Tout ce qui concerne ce pays nous est depuis longtemps proche. Du point de vue culturel – mais aussi politique, comme on le voit aujourd’hui même –, la Perse s’inscrit dans les passions, les mythes, les quiproquos, les haines et les amours que l’on peut trouver en Europe occidentale. Rien de ce qui est iranien nous est étranger. »
La seconde a trait au désir de participation des Iraniens à la mondialisation, un désir frustré par la politique de l’isolement du gouvernement iranien, mais aussi par l’embargo économique et culturel total que les Occidentaux ont imposé à ce pays. Mais les Iraniens ont réussi à contourner cet enfermement par la pratique du blog particulièrement florissante, au point que le persan est devenu la troisième langue la plus utilisée sur Internet, après le chinois et l’anglais. « Internet est aujourd’hui, explique Hourcade, le mince fil d’Ariane qui relie les 75 millions d’Iraniens portés par une dynamique de mondialisation frustrée ».
Toujours dans la partie politique du volume, on lira avec intérêt le point de vue original du sociologue Farhad Khosrokhavar sur le mouvement vert iranien présenté comme « un nouveau mouvement démocratique ». Déclenché par la jeunesse iranienne à la suite de l’élection présidentielle de 2009 pour réclamer une société ouverte et la fin du pouvoir corrompu, ce mouvement préfigure, selon l’auteur, le Printemps arabe et ses aspirations à la démocratie. C’est dans les rues de Téhéran, explique Khorokhovar, que pour la première fois la démocratie a été « revendiquée comme une aspiration populaire » et pas comme un produit importé de l'Occident.
200 pages de textes de création
Le cahier central de ce numéro exceptionnel est composé de nouvelles et de poèmes, traduits pour l’essentiel du persan. Ils illustrent la vitalité de la création littéraire contemporaine. Près de 200 pages de textes qui frappent par leur sensibilité plurielle (romantisme, réalisme militant, fantastique, expérimental) et par leur puissance d’imagination. Une imagination qui n’occulte aucunement le réel, ni la capacité des protagonistes de s’élever au-dessus des contingences sociales et politiques.
Tel est sans doute l’enseignement de la remarquable nouvelle sous la plume de Simine Daneshvar, l’une des plus fortes et plus poignantes de la collection. Son héroïne Kowkab-Soltan est une retraitée du ministère de l’Education. Elle a perdu son mari (Esmail) très jeune et a élevé seule sa fille avec son tout petit salaire de femme-à-tout-faire dans une école de Téhéran. Méprisée par ses voisins et la belle-famille de sa fille qui l’empêche de voir ses petits-enfants, elle mène une existence solitaire et miséreuse, reléguée dans une étroite chambre de bonne. La nouvelle se termine pourtant sur une note d’espoir pour la vieille dame qui renoue avec son entourage à la faveur d’une chute malencontreuse dans les rues enneigées de la ville. Les passants qu’elle croyait sans cœur s’empressent pour venir à sa rescousse. Elle est profondément touchée par cette manifestation de sollicitude. C’est un moment cathartique pour la vieille Kowkab-Soltan qui peut enfin se laisser aller. Elle fond en larmes, se libérant d’affects refoulés toute une vie durant. « Elle pleurait comme si c’était tout juste hier que Haj Esmail avait disparu ».
Cette nouvelle au style maîtrisé et à l'émotion contenue, suivie d'autres récits plus expérimentaux, illustre la grande qualité de la narrativité iranienne contemporaine. L’essor de la prose qui a longtemps été « l’enfant illégitime » de la littérature persane, est la caractéristique majeure de l’évolution qu’a connue celle-ci au cours des 50 dernières années, rappellent les spécialistes (Christophe Balay, Ahmad Karim Hakkal) qui ont participé à l’élaboration de cet ensemble.
Enfin, les amoureux du cinéma iranien trouveront aussi leur bonheur dans ce volume qui comporte plusieurs textes sur le cinéma iranien, sa floraison et sa singularité esthétique. En effet, comment raconter la modernité iranienne sans parler d'Abbas Kiarostami et autres Darius Mehrjoui dont les films ont su traverser les frontières et incarner l’aspiration profonde de tout un peuple à la liberté et à la démocratie ?
Europe, revue littéraire mensuelle, mai 2012, n° 997. Paris, 404 pages, 18,50 euros.

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