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    Edith Bouvier: «Je ne suis pas sûre que les Syriens y croient encore»

    media Des Syriens cherchent leurs affaires dans les décombres de leur immeuble, le 7 août 2013, dans la province de Ragga, à l'est. REUTERS/Nour Fourat

    Edith Bouvier est journaliste indépendante. Blessée et bloquée pendant plusieurs jours à Homs en couvrant le conflit syrien, elle a publié Chambre avec vue sur la guerre (Ed. Flammarion), son témoignage sur le conflit. Au micro de RFI, elle revient sur une situation et un terrain qu'elle connaît bien pour l'avoir pratiqué à plusieurs reprises.
     

    Edith Bouvier.

    Cela fait désormais plus de deux mois que Didier François et Edouard Elias, deux journalistes travaillant pour Europe 1, ont été enlevés en Syrie. Mardi, plusieurs grands journaux français ont publié un appel en leur faveur. En tout, 25 reporters internationaux sont actuellement otages dans le pays, ainsi que de nombreux confrères syriens. Est-ce que les risques pris par les journalistes pour couvrir ce conflit sont de plus en plus importants ?

    Les risques sont immenses, ça devient de plus en plus compliqué. Il y a les bombardements à gérer, il y a aussi maintenant les menaces d’enlèvement. De là à dire que ça empêche, ou que ça doive empêcher d’y aller, c’est toujours difficile…

    Il y a une journaliste italienne, une pigiste, qui a écrit un billet, en anglais d’abord, traduit récemment en français, et qui a tourné sur le net dans de nombreux pays. Francesca Borri, c’est son nom. Elle dénonce l’horreur du conflit syrien dans son billet, mais surtout, les conditions de travail des journalistes indépendants : des articles sous-payés, qui la poussent à réduire les coûts de reportage et à ainsi, à prendre des risques ; mais aussi les rédacteurs en chef qui ont du mal à comprendre sa réalité et qui demandent du sensationnalisme. Est-ce que vous vous êtes sentie aussi seule que Francesca Borri ?

    On se retrouve dans un endroit en guerre, où on ne dispose pas de connexion à Internet quand on veut, où personne ne parle anglais, ou très peu, -aucun ne parle français-. On est seul et isolé dans un monde qu’on ne comprend pas, et avec parfois, des rédactions loin des réalités de notre quotidien.

    Et nous, on ne peut pas s’adapter à une réalité où on doit rendre un papier à temps, parce qu’on aura peut-être plus cette connexion Internet quand il le faudra, parce que le nouveau bombardement nous a empêché de rejoindre la pièce où il y a internet, parce que il y a des moment où on a peur, des moments où les gens ne veulent pas parler, sont terrorisés ou réduits au silence par la détresse, le sentiment de solitude et tout ce qu’on vit dans ces moments-là.

    Donc c’est forcément compliqué, et puis aujourd’hui, il y a des acteurs qui rentrent en Syrie, tellement plus hallucinants les uns que les autres, que ce soit les groupes de combattants, dont on a du mal à définir le nombre, tellement ils s’étendent de jour en jour, tellement on a du mal à comprendre à qui ils se réfèrent, à qui ils vouent autorité, s’ils sont plutôt islamistes ou pas, s’ils sont du côté du régime ou pas, etc. C’est une guerre qu’on a de plus en plus de mal à cerner et à faire comprendre et à intéresser.

    Est-ce que deux ans et demi de conflit, c’est trop long pour intéresser les rédactions et le public ?

    On l’a vu quand les bombardements continuaient en Irak, à un moment, il y a eu une saturation des gens qui lisent les journaux, qui regardent la télé. A un moment, on n’a plus envie d’entendre ça, la même réalité tous les jours, le nombre de Syriens qui meurent, que ce soit 50, 150 ou 200, ça ne veut plus rien dire.

    Nous évoquions la difficulté de travail des journalistes, c’est évidemment pour les Syriens eux-mêmes que la situation est la plus horrible. Peut-on s’habituer à vivre dans cette violence ?

    Je n’espère pas !

    Comment survit-on alors dans ce genre de situation ?

    Nous, on survit parce qu’on y reste pas longtemps, parce qu’on sait que ce n’est pas notre quotidien, ce n’est pas notre pays qui s’enlise dans la folie et dans l’horreur.

    Et pour les Syriens ?

    Les Syriens sombrent dans la folie, dans une guerre qui n’est plus la leur, dans une révolution qui n’en est plus une. Je me souviens que les premières fois où j’y suis allée, on me parlait de démocratie, de libertés, de pleins d’idéaux et de rêves avec les yeux qui brillaient. Aujourd’hui, on parle d’horreurs, de sang, de bombardements. On ne parle plus de rêves, ils sont enfuis tout au fond du cœur, et je ne suis pas sûr qu’ils y croient encore.

    Couverture du livre«chambre avec vue sur la guerre» d'Edith Bouvier. amazon.fr

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