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    Moyen-Orient

    Angoisse et espoir pour l'épouse du blogueur saoudien Raif Badawi

    media Ensaf Haidar, l’épouse de Raif Badawi, et ses deux filles, dans leur appartement à Sherbrooke, au Québec. © Frédéric Guiro

    Avant le 9 janvier, Ensaf Haidar, la femme du blogueur saoudien condamné à dix ans de prison, 1 000 coups de fouet et 226 000 euros d’amende, espérait que les premiers coups ne s'abattraient pas sur le corps de son mari. Puis les 50 premiers sont tombés. Vendredi, la deuxième série de ce châtiment a été repoussée pour « raisons médicales » et on a appris que Raif Badawi serait rejugé par la Cour suprême saoudienne à la demande du roi Abdallah.

    De notre correspondante à Montréal,

    « C’est impossible d’exprimer par des mots ce que je ressens », explique la jeune femme dans son appartement à Sherbrooke, une petite ville du Québec où elle est réfugiée depuis novembre 2013. Le crime de son mari ? Avoir cofondé le site internet Liberal Saudi Network, un espace de débats qui prônait plus de libéralisme dans son pays. Pour la justice saoudienne, le lauréat 2014 du prix Reporters sans frontières a insulté l’islam.

    Les manifestations se font de plus en plus grandes dans de nombreux pays. Mercredi, le Haut Commissaire de l’ONU pour les droits de l’homme a appelé l’Arabie saoudite à suspendre la condamnation à mille coups de fouet imposés à Raif Badawi, un châtiment « cruel, inhumain et interdit par le droit international ».

    « Je te souhaite un bon anniversaire Raif, que cette année soit meilleure que les quatre dernières, que ce soit l’année de ta liberté ». Les pieds congelés dans ses petites bottines, Ensaf Haidar a tenu bon malgré les moins 20 degrés ce mardi, pour l’anniversaire de son homme : 32 ans. Elle voulait manifester, comme elle le fait dès qu’elle le peut. « J’espère que ça va aider, mais le temps file très vite et chaque vendredi, il y a une nouvelle de série de coups de fouet ».

    Papa a un nuage sur la tête

    Quand elle ne milite pas, elle prend des cours de francisation et essaie de « faire vivre la vie la plus normale possible » à leurs trois enfants : Najwa, 11 ans, Tirad, 10 ans, et Myriam, 7 ans. Comme tous les enfants de leur âge, ils vont à l’école et parlent désormais bien français, connaissent la chanson du film La Reine des Neiges par coeur, jouent et dessinent. Mais sur certains dessins de Najwa, le papa a un nuage sur la tête, ou alors il pleure. Elle aime sa nouvelle vie au Canada, mais il manque son papa. Elle ne l’a pas vu depuis plus de deux ans. Seuls souvenirs de leur vie familiale, quelques photos encadrées dans le salon, qu’Ensaf a réussi à emporter en 2012 lorsqu’elle a quitté l’Arabie saoudite pour l’Egypte puis le Liban. Là-bas, insultes et menaces se répétaient. Celle du père de Raif Badawi de venir lui prendre les enfants l’a poussée à demander le statut de réfugié. Le Canada a été le premier à y répondre.

    « Les enfants, je pense que c’est dur pour eux. Ils réclament leur papa, ils posent toujours des questions, ils ont peur pour lui. J’ai expliqué que papa était en prison, car il demandait qu’il y ait plus de libéralisme. Je leur explique au fur et à mesure », raconte-t-elle pendant que les enfants ouvrent une boîte de chocolat que des amis leur ont apportée. Ensaf s’est fait de nouveaux amis, qu’elle remercie du fond du coeur, « c’est comme ma famille ». Car la majeure partie de leurs deux familles les ont abandonnés, « ils sont fâchés ». Depuis quatre ans, elle n’a pas parlé à sa mère, alors que petite, elle lui parlait « tout le temps ». « C’est difficile », dit-elle en baissant la tête.

    Une vie presque normale

    Ensaf Haidar, lors d'une manifestation en faveur de la libération de son époux Raif Badawi. RFI/Marie-Laure Josselin

    Depuis plus de deux semaines, elle n’a pas entendu le son de la voix de Raif. Depuis qu’il a changé de prison. Elle a des nouvelles par une proche sur place, et par internet. Elle a trouvé le courage de regarder la première flagellation. « C’était difficile, mais je voulais voir. Il y avait beaucoup de gens en face de la mosquée, après la prière, les hommes ont couru pour voir Raif ». Ses yeux s’interrogent. « On n’aurait jamais cru que ça allait en arriver là, Raif n’a insulté personne. Qu’on me montre où il l’a fait », lance Ensaf avant d’ajouter d’un même souffle, « mais en Arabie Saoudite, il n’y a pas de liberté de presse ni de liberté d’expression ».

    « J’ignore combien de temps ça prend avant que l’on meure de coups de fouet et je ne veux pas le savoir. Il faut que ça cesse », s’insurge Mireille Elchacar, d’Amnesty International à Sherbrooke. Mireille, qui parle arabe, est devenue l’amie d’Ensaf. Elles ont passé les fêtes de fin d’année ensemble, en famille. « Un seul coup de fouet est un de trop pour ce que cet homme a fait. C’est un prisonnier d’opinion », poursuit-elle, avant de reprendre le téléphone et de répondre à de nombreuses demandes d’entrevues.

    Dans son salon où trône un grand portrait peint de son mari, au regard perçant, Ensaf discute avec ses enfants, avec en toile de fond sonore, un dessin animé. Ce qu’elle espère ? Que la pression internationale permette de libérer rapidement Raif et qu’il les rejoigne au Canada, « car on en a besoin de lui ». Dans son grand lit, c’est la petite Myriam qui dort à côté de sa mère. Tirad et Najwa sont dans la chambre à côté. Elle souhaite que son pays natal change aussi : « Qu’il respecte les droits internationaux, qu’il permette la liberté d’expression, qu’il y ait plus d’égalité homme-femme.» A côté d’elle, Tirad et son grand sourire, le fils qui ressemble tant au père, raconte qu’il n’a pas envie de retourner à l’école. Une vie presque normale.

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