GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Dimanche 19 Novembre
Lundi 20 Novembre
Mardi 21 Novembre
Mercredi 22 Novembre
Aujourd'hui
Vendredi 24 Novembre
Samedi 25 Novembre
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Moyen-Orient

    Raïf Badawi, visage d’une répression saoudienne effrénée

    media Pour avoir créé en 2008 le site de discussion Free Saudi Liberals prônant la libéralisation religieuse dans le Royaume saoudien, Raïf Badawi, 28 ans à l’époque, entame une descente aux enfers. RSF

    Le blogueur Raïf Badawi est le symbole de la répression qui s’exerce en Arabie saoudite envers les défenseurs des droits humains. Emprisonné depuis juin 2012 et condamné en mai 2014 à mille coups de fouet et à dix années d’emprisonnement pour apostasie, sa femme, Ensaf Haidar, décide alors d’alerter l’Occident afin d’obtenir sa libération. Un Occident pour le moins en porte-à-faux tant les liens sont étroits entre certains pays démocratiques et la monarchie wahhabite.

    « Révèle à la terre entière ce qui se passe ici. Dis-le à tout le monde ! » Tels sont les mots de Raïf Badawi à son épouse en mai 2014 lorsque la sentence tombe. Dès lors, Ensaf Haidar, exilée au Canada avec leurs trois enfants après un périple des plus mouvementés, entame le combat de sa vie pour sauver son mari : alerter l’opinion publique. Aujourd’hui, grâce à ce petit bout de femme actuellement en voyage en Europe, l’histoire de ce jeune blogueur a fait le tour de la planète. Visionnaire, Raïf Badawi confiait à son épouse en 2011 : « S’il m’arrive quelque chose, tu devras être forte Ensaf ».

    Pour avoir créé en 2008 le site de discussion Free Saudi Liberals prônant la libéralisation religieuse dans le royaume saoudien, Raïf Badawi, 28 ans à l’époque, entame une descente aux enfers. Arrestations temporaires, interrogatoires musclés, interdiction de quitter le territoire, les humiliations s’enchaînent avant que Raïf Badawi ne soit définitivement condamné le 7 mai 2014 pour « insulte à l’islam » à dix ans de prison, mille coups de fouet distribués en vingt séances hebdomadaires de flagellation, une amende d'un million de ryals (environ 236 000 euros) et une interdiction de voyage de dix ans à l'expiration de sa peine de prison.

    Dans son livre qui vient de paraître en français, Ensaf Haidar raconte minutieusement le déroulement du drame qu’a vécu et que continue toujours à subir son mari, jusqu’à l’insoutenable moment où elle voit sur Internet son époux menotté sur l’esplanade de la mosquée de Djeddah recevoir les cinquante premiers coups de fouet. Mon combat pour sauver Raïf Badawi, à la fois récit bouleversant de l’histoire d’amour à la Roméo et Juliette de ce couple de Saoudiens et lutte d’une femme pour faire libérer son mari, témoigne de la situation tragique des défenseurs des droits humains en Arabie saoudite.

    → A (re)lire : #JeSuisRaif, l'appel pour sauver le blogueur saoudien Raif Badawi

    Les défenseurs des droits de l’homme traqués en Arabie

    « Raïf Badawi est un arbre dans une grande forêt de répression généralisée », estime Nicolas Krameyer, responsable du programme « Libertés » à Amnesty International France. Liberté d’opinion, de culte, d’expression, droits de la femme, des mots qui sèment la panique auprès des autorités saoudiennes. Depuis le déclenchement des printemps arabes, ce musèlement ne fait que s’accentuer, et l’arrivée sur le trône du roi Salman en janvier 2015 a accéléré cette spirale répressive. Cette année-là dans le royaume, les exécutions ont augmenté (151 personnes tuées, un record depuis 1995). Depuis le début de l’année 2016, 89 personnes, dont le chef religieux chiite Nimr al-Nimr, ont été exécutées, la plupart décapitées au sabre. En Arabie saoudite, c’est une personne qui est exécutée par les autorités toutes les trente-six heures.

    Par ailleurs, des dizaines de militants pacifistes croupissent dans les geôles du royaume suite à des procès iniques. L’avocat de Raïf Badawi, Waleed Abu al-Khair, a été le premier défenseur des droits humains à être condamné à 15 ans de prison au titre de nouvelles lois antiterroristes passées en 2014 et 2015, régulièrement utilisées par les autorités pour arrêter et inculper des militants pacifiques et des défenseurs des droits humains, ainsi que des personnes accusées d’opposition violente au gouvernement.

    C’est le cas d’Abdulkareem al-Khoder et d’Abdulrahman al-Hamid. Ces deux membres fondateurs de l'Association saoudienne des droits civils et politiques (ACPRA), association indépendante aujourd’hui dissoute, ont eux aussi été condamnés à l'issue de procès iniques.

    Autre exemple parmi tant d’autres, le poète et artiste palestinien Ashraf Fayadh d’abord condamné à mort, puis à 8 ans de prison et 800 coups de fouet. Son crime ? Avoir fait l’éloge de l’athéisme dans ses poèmes et avoir enregistré des photos de femmes dans son téléphone portable. Cet homme de 35 ans n’a jamais pu s’entretenir avec un avocat pendant sa détention et son procès. En Arabie saoudite, un défenseur des droits humains est considéré comme un terroriste. Dans le même temps, l’Occident combat le terrorisme aux côtés du royaume…

    Une communauté internationale « mal à l’aise »

    Le cas de Raïf Badawi suscite un tollé international et pourtant peu de choses changent depuis maintenant quatre ans. Le 11 janvier 2015, quatre jours après l’attentat qui décime la rédaction de Charlie Hebdo à Paris, le ministre d’Etat saoudien aux Affaires étrangères défile lors de la marche républicaine. Le 9 janvier, Raïf Badawi était flagellé pour le simple fait de s’être exprimé. Début mars, le président François Hollande remet en toute discrétion la Légion d’honneur au ministre de l’Intérieur et prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Nayef. La question des droits de l’homme aurait été largement évoquée durant cette visite, affirme une source proche de la présidence. De son côté, le président Barack Obama n'a à ce jour pas demandé publiquement la libération de Raïf Badawi.

    Le député Daniel Goldberg et Ensaf Haidar, le 18 mai 2016 à l'Assemblée nationale à Paris. Anne Bernas/RFI

    A Paris, la seule réaction publique des autorités après la séance de torture a été l’envoi d’un tweet du porte-parole du ministère des Affaires étrangères. En effet, alors que la lutte contre la peine de mort devait être la priorité de la diplomatie française, il semble que Paris ait plus les yeux rivés sur ses contrats d’armements et ses intérêts commerciaux et stratégiques avec Riyad. En 2016, dans le contexte d’intervention saoudienne au Yémen, ce sont plus de 2,8 milliards d’euros de contrats d’armement qui sont ainsi en cours de livraison.

    Ainsi, alors que de nombreux éléments prouvent que la coalition dirigée par l'Arabie commet des crimes de guerre et d’autres violations graves du droit international au Yémen, les gouvernements français, américain et britannique ont signé des accords de vente d’armes s'élevant à plusieurs milliards de dollars. Pire, certaines armes utilisées au Yémen et qui ont touché des cibles civiles ont été produites ou conçues aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, deux pays qui fournissent également un soutien logistique et des renseignements à la coalition.

    Cependant, au niveau parlementaire, la mobilisation en faveur des défenseurs des droits humains est réelle. Le Parlement européen a décerné l’an dernier le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit au jeune blogueur. En France, pour la deuxième fois, le député Daniel Goldberg et nombre de ses homologues de tous bords politiques, ont reçu ce 18 mai Ensaf Haidar à l’Assemblée nationale pour lui apporter leur soutien. En juin 2015, 160 parlementaires de tous les groupes de l’Assemblée nationale ont également co-signé une lettre envoyée aux autorités de Riyad demandant de faire preuve de clémence envers Raïf Badawi.

    Le 11 mai, lors de la venue à Paris d’une délégation saoudienne, la député de Brest Chantal Guittet a interpellé ses homologues d’Arabie saoudite : « On a évoqué les droits des femmes, les questions de santé, la nomination du royaume au comité des droits de l’homme de l’ONU, raconte-t-elle. Quand j’ai parlé de la prévention du sida auprès des homosexuels, les Saoudiens m’ont répondu qu’il n’y avait pas d’homosexuels chez eux. Quand j’ai évoqué les questions de santé et la flagellation, personne ne m’a répondu. »

    Aux Pays-Bas, le 15 mars dernier, le Parlement a voté une résolution, non contraignante, interdisant l’exportation d’armes vers l’Arabie saoudite, estimant que Riyad est « coupable de violation des lois humanitaires internationales au Yémen ».

    Lorsqu’on demande à Ensaf Haidar comment se porte son mari, le visage de la jeune femme s’assombrit. « Il n’a pas trop le moral, c’est évident, même s'il ne le dit pas. Je lui raconte à chaque fois la mobilisation qu’il y a autour de son cas pour lui donner un peu d’optimisme, mais les choses avancent peu depuis quatre ans ». Entre le 5 et le 7 juin débute le mois de ramadan. En Arabie saoudite, le roi a pour habitude de gracier certains prisonniers avant le commencement de ce mois sacré. Gracier Raïf Badawi ou tout autre défenseur des droits humains redorerait un peu le blason de Riyad aux yeux de l’Occident. « L’Arabie saoudite est contrariée de l’image qu’elle a en France », poursuit Nicolas Krameyer. Riyad a d’ailleurs engagé deux agents de communication pour apparaître plus « propre » aux yeux de Paris.


    ■ Entretien avec Ensaf Haidar : « Raïf a encore de l’espoir »

    RFI : Votre mari crée un premier blog en 2006. Pour quelle raison ses écrits vont-ils susciter la colère des autorités saoudiennes ?

    Ensaf Haidar : Ce sont d’abord les autorités religieuses qui ont réagi à son blog. Elles se sentaient visées par les écrits de Raïf qui remettait en question leur emprise sur la société saoudienne. C’est la police religieuse, la Muttawa, qui a critiqué ce qu’écrivait Raif, et une fatwa a été émise à son encontre. Raïf a commencé par recevoir des menaces sur Facebook, sur Internet. Son site a été bloqué à plusieurs reprises. Et il a même été agressé une fois dans la rue.

    En 2012, vous quittez l’Arabie saoudite avec vos trois enfants. Vous résidez d’abord en Egypte, puis au Liban et enfin vous vous réfugiez au Canada. Qu’est-ce qui vous pousse à prendre cette décision ?

    Je suis partie contre mon gré, je suis partie pour protéger mes enfants. Raïf m’avait promis qu’il nous rejoindrait au bout d’un mois, le temps qu’il règle ses problèmes avec les autorités. A ce moment-là ses comptes bancaires sont gelés, et les autorités lui interdisent de quitter le territoire. Pour nous, le pire scénario aurait été qu’il soit arrêté et mis en prison quelques jours... Mais jamais je n’aurais imaginé un jugement aussi lourd, une peine aussi sévère. Je n’avais rien dit à mes enfants, ils étaient très jeunes à l’époque. On s’imaginait qu'il passerait peut-être un jour ou deux en prison. Et voilà : quatre ans ont passé, et les enfants n'ont toujours pas revu leur père.

    Le 9 janvier 2015 Raïf Badawi reçoit cinquante coups de fouet, puis les autres séances de flagellation sont annulées. Comment expliquez-vous l’attitude des autorités saoudiennes qui refusent de réviser la condamnation mais qui n’appliquent pas la peine prononcée contre lui ?

    Il faut préciser que le jugement n’a jamais été suspendu, jamais modifié. C’est un jugement sans appel, sans possibilité de recours. C’est la sentence de flagellation qui a été suspendue et on ne sait pas pourquoi. Je suppose que c’est en raison de son état de santé qui est très inquiétant. Un comité de huit médecins s’est réuni pour examiner Raïf, ils ont fait un rapport médical et ont constaté qu’il souffrait d’hypertension.

    Pensez-vous que la mobilisation internationale qui a suivi la première séance de flagellation a pu jouer un rôle ? Que la pression exercée par la communauté internationale puisse avoir un effet positif pour votre mari ?

    Je n’aime pas utiliser le mot « pression », je préfère parler de « solidarité ». Je pense qu’il est utile que tous les pays soient solidaires, que les gouvernements soient solidaires avec Raïf, et qu’il puisse obtenir sa grâce, que cette injustice à son égard soit abolie.

    Avez-vous la possibilité de lui parler, de communiquer avec lui ?

    Lui a parfois le droit de m’appeler, mais moi je ne peux pas le joindre. Quand j’ai affreusement besoin de lui, je n’ai malheureusement aucun moyen de le contacter. Il a le droit de m’appeler une à deux fois par semaine, pour des conversations très brèves. En général, il n’aime pas parler de lui, c’est quelqu’un de très discret. Il préfère demander de mes nouvelles, et des nouvelles des enfants. Lorsqu’il me demande comment je vais, j’essaie de ne pas me plaindre, même quand ça ne va pas. J’essaie de lui remonter le moral, de lui redonner de la force.

    Garde-t-il l’espoir de pouvoir être gracié ?

    Je pense qu’il a encore de l’espoir, même s’il a des moments d’abattement. Cela fait quatre ans que cela dure, et que son dossier n’a pas évolué, donc ça peut être désespérant pour lui. Mais ce qui lui donne de l’espoir c’est de savoir que nous allons bien, de savoir que tant de gens se mobilisent pour lui. Et puis quand il reçoit des distinctions internationales, notamment le prix Sakharov, ça l’aide beaucoup. Cela lui donne du courage et de la patience.

    Et vous, espérez-vous que son cas puisse évoluer ?

    Bien sûr que je garde de l’espoir. Si je n’avais pas d’espoir je ne serais pas là. Je crois en la cause de mon mari. C’était un homme pacifique et qui n’a fait qu’exercer les droits les plus élémentaires. Et je crois aussi en la grâce royale qui pourrait lui être accordée.

    Dans votre livre vous expliquez que vous avez mis beaucoup de temps à dire la vérité à vos trois enfants. Aujourd’hui vous leur parlez de la prison, de ce qui est arrivé à votre mari ?

    A l’époque où Raïf a été incarcéré ils étaient encore très jeunes. Pour les enfants, quand quelqu’un est en prison c’est qu’il a fait quelque chose de mal, et donc j’avais peur qu’ils ne comprennent pas et qu’ils pensent que leur père était un criminel. C’est pour ça que j’ai préféré attendre. Maintenant ils ont tout compris, et ils sont très fiers de leur papa, il n’y a pas un jour qui passe sans qu’ils ne me parlent de lui. C’est comme s’il était avec nous au quotidien.

    Propos recueillis par Daniel Vallot
     

    Mon combat pour sauver Raïf Badawi, Ensaf Haidar. Editions L’Archipel. 278 pages, 20 euros.

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires
     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.