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    Moyen-Orient

    Egypte: la femme qui valait mille hommes

    media Un exemplaire du journal «L'Egyptienne» daté de mai 1927. RFI/Alexandre Buccianti

    Il fut un temps où Isis était une déesse adorée, Hatchepsout une pharaone crainte, Cléopâtre une reine bien aimée, Hypatia une savante respectée. C’était avant, bien avant qu’elle ne soit confinée au harem et surveillée par un eunuque. C’était l’époque de la décadence. Il aura fallu un despote éclairé comme Mehmet Ali pour que l’Egypte renoue avec le progrès. Un progrès qui s’est lentement répercuté sur la condition de la femme. Une condition qui continue à connaitre des hauts et des bas.

    « Cette femme est vraiment un mâle ! » C’est ainsi que Nabil décrit admirativement sa patronne. Car dans la société machiste égyptienne, « femme » reste un mot aux connotations souvent péjoratives tandis que « homme » est une qualité en soi.

    Pourtant, la lutte pour les droits de la femme a commencé depuis presque un siècle quand Hoda Charaoui a jeté le voile du niqab et participé à la première manifestation de femmes contre l’occupation anglaise. En 1924, elle fonde la première revue féministe : L’égyptienne. Un féminisme bourgeois et intellectuel influencé par ce qui se passait en France et en Angleterre. L’avènement du cinéma allait progressivement répandre le concept dans les couches plus populaires de la société. Toutefois, et malgré plusieurs manifestations, les droits accrus des femmes seront surtout cantonnés au niveau socio-culturel. Il faudra attendre la Constitution de 1956 pour que les femmes obtiennent le droit de vote et voient la première député en 1957.

    Nabil a été pratiquement le premier employé de la société de télécommunications dirigée par Amira. C’était il y a bientôt une vingtaine d’années. Nabil n’a pas oublié son entretien d’embauche comme chauffeur. Il avait la quarantaine et avait vingt ans d’expérience au compteur. « Quand j’ai vu cette jeune fille, je l’ai d’abord prise pour la secrétaire du directeur. Mais quand les questions ont fusé je me suis cru au poste de police. Un véritable interrogatoire autoritaire et minutieux (...) Vous serez avec moi en permanence et ça ne va pas être de tout repos. D’accord » ?

    « Au début, ça a été dur. A sept heures, j’accompagnais les enfants à l’école puis je revenais prendre madame Amira au travail. A peine arrivé, je repartais faire des livraisons, récupérer du matériel et même encaisser des chèques. Après le travail, nous repartions avec les enfants pour des entraînement sportifs auxquels madame Amira assistait toujours. Un jour je l’ai vu engueuler l’entraîneur de tennis, car elle le jugeait trop mou avec les gosses. Je travaillais 14 heures par jour, mais je ne pouvais pas ouvrir la bouche car madame Amira, elle non plus, n’arrêtait pas. Une vraie machine, cette femme ! ».

    Un des grands classiques du cinéma égyptien مراتى مديرعام (« Ma femme est directeur général ») s’est attaqué en 1966, sur le ton de la comédie, à l’archétype de la femme patronne. L’époux de la nouvelle directrice se sentait diminué et les fonctionnaires contestaient son autorité. Le fait que l’Egypte ait eu une ministre dès 1962 ne semblait pas vraiment faire bouger les lignes. Hikmat Abouzeid détenait, en effet, le portefeuille des Affaires sociales, un ministère considéré comme secondaire. Il faudra le retour du libéralisme économique pour que l’Egypte connaisse enfin ses premières femmes patronnes.

    Le jour ou la société a décroché son premier contrat, elle m’a donné une enveloppe avec plus d’un mois de salaire. De quoi largement rattraper les deux jours de salaire qu’elle m’avait retranché la semaine précédente pour « lenteur ». « Elle avait même pris le volant pour foncer à son rendez-vous. La peur de ma vie pendant qu’elle slalomait dans les embouteillages ». « Dure mais juste avec les employés. Faites votre travail comme il faut et vous êtes récompensé. Soyez négligent et c’est la sanction assurée. Mais osez remettre en question ses capacités parce que c’est une femme et vous êtes mort. Je l’ai vu "lessiver" un général qui s’était demandé pourquoi la société ne lui avait pas envoyé un homme »..

    Le soulèvement populaire de 2011 qui a forcé l’ex président Moubarak à se désister du pouvoir et qui a fait souffler un vent de liberté politique sur l’Egypte a rapidement eu un effet négatif sur la condition de la femme. Le Parlement a été dominé par les Frères musulmans et les salafistes adeptes d’un conservatisme religieux à l’égard de la femme et de son rôle de procréatrice. Les centres étatiques destines au contrôle des naissances ont vu leurs moyens fondre tout comme les subventions aux moyens contraceptifs. Pire, un cheikh a accusé des femmes qui s’étaient faites harceler sexuellement lors de manifestations place Tahrir, d’être « des impies sexuellement insatisfaites et allumeuses ». Aujourd’hui, le gouvernement compte six femmes ministres dont celle de l’Investissement et de la coopération internationale qui signe annuellement des accords pour des milliards. Mais les réflexes sexistes restent vivaces et le harcèlement par parole et par action très répandu.

    La petite boîte de télécommunications qui comptait moins de dix personnes au départ « ouvre aujourd’hui plus de deux cents maisons » et emploie des ingénieurs, des informaticiens et des techniciens. En plus du privé, la société a obtenu de nombreux contrats étatiques notamment dans la nouvelle capitale administrative, ce projet pharaonique lancé par le président Abdel Fattah al Sissi. Nabil est devenu « le directeur » des chauffeurs. Et même s’il a atteint l’âge légal de la retraite, il n’est pas question de quitter madame Amira car cette femme « vaut mille hommes ».

    De plus en plus de femmes travaillent en Egypte. Elles étaient 7 millions selon le recensement de 2016, soit 5% de plus qu’en 2015 alors que la croissance chez les hommes actifs n’était que de 1%. Si la libération de la femme en Egypte passe par son indépendance financière, elle est sur la bonne voie, même si le chemin sera encore long.

    RFI

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