RFI: Y a-t-il en Algérie une réelle volonté de s’attaquer au problème ?
Mathieu Pellerin : Tout d’abord, le problème est quand même très ancien. Donc on est loin vraiment d’un phénomène nouveau. Il est encore beaucoup trop tôt pour affirmer que l’Algérie à une réelle volonté de s’attaquer au problème. Ce qui est certain, c’est qu’en tout cas, les Algériens ont depuis longtemps soutenu l’idée qu’il fallait lutter contre un nouveau phénomène qui était le narcoterrorisme, en établissant un lien qui est loin d’être évident entre le trafic de drogues et les groupes jihadistes.
Sur l’aspect purement drogues, depuis quelques mois on voit qu’il y a eu un renforcement des effectifs des forces de sécurité, avec la mobilisation de nouvelles brigades de gardes-frontières par exemple, à la frontière marocaine. On parle de creusement de fossés le long de cette frontière pour empêcher les trafics. Reste à savoir s’il s’agit d’effets d’annonces politiques, ou alors si ces annonces dénotent une volonté durable des autorités d’endiguer le trafic. Pour l’heure, il est encore trop tôt pour savoir de quoi il en retourne.
Vous dites que les liens ne sont pas certains entre les narcotrafiquants et les groupes terroristes qui circulent au Sahel ?
Il n’y a eu, jusqu’à ce jour, aucun lien organique établi entre narcotrafiquants et groupes terroristes. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas mais je pense qu’il faut garder un petit peu de précautions sur ce sujet.
Vous avez certains trafiquants qui peuvent « sponsoriser » des groupes terroristes, en échange notamment d’une protection. Cela a été le cas pour le Mujao au Mali. Mais là encore, au sein du Mujao, il semblerait qu’il y ait quelques liens organiques de narcotrafiquants qui pourraient avoir des implications terroristes, mais ces liens organiques sont très faibles.
Vous avez également certains groupes narcotrafiquants qui ont pu « flirter » avec le terrorisme, c’est le cas du MAA, le Mouvement arabe de l’Azawad, mais là encore, ce sont certains individus au sein d’un groupe. La drogue reste une source de revenu qui est secondaire aujourd’hui pour les groupes terroristes par rapport aux rançons.
En revanche, ce qui est assez plausible, c’est que les groupes jihadistes puissent bénéficier de complicité logistique de la part de filières trafiquantes, notamment pour gagner en solubilité et en discrétion lors du passage des frontières. Et c’est peut-être cela finalement qui inquiète les autorités algériennes, c’est-à-dire revivre un drame comme celui d’In Amenas, à partir de complicité entre groupes jihadistes et groupes trafiquants, mais pas forcément de relation organique.
A-t-on une idée de qui contrôle ce trafic ?
Oui, on a une idée. Pour l’Algérie et le Maroc, ce sont des notables locaux qui sont en général des hommes d’affaires assez puissants, qui ont diversifié leurs secteurs d’activités jusqu’à la drogue et qui bénéficient de complicité au sein de forces de sécurité, notamment de douanes. En 2009, il y a eu une importante opération d'arrestation de plus de 90 éléments des forces de sécurité marocaine, ce qui signifie effectivement qu’il y a une implication de certains agents des forces de sécurité dans ces trafics-là.
Y a-t-il une coopération entre l’Algérie et le Maroc à ce sujet ?
Non, il n’y en a quasiment pas, pour la simple et bonne raison que la méfiance prédomine entre les deux pays pour des raisons historiques bien connues. Du côté marocain, il faut quand même reconnaître qu’il y a eu d’importants arrachages qui ont été réalisés par les autorités dans la région du Rif, qui est la région productrice de cannabis, sous la pression internationale notamment. Mais la lutte engagée par les autorités marocaines reste encore toute relative. L’ONUDC, qui a la charge de lutter contre la drogue, a récemment rappelé que le Maroc était de nouveau le premier producteur mondial de cannabis et cette culture de cannabis, c’est une soupape dans la région du Rif pour le gouvernement marocain. Donc la lutte est très difficile du côté marocain, alors qu’effectivement on voit quand même du côté algérien une volonté de lutter contre ces trafics.
D’ailleurs, la lutte engagée actuellement ne va pas arranger les relations entre le Maroc et l’Algérie, puisque ça accroît la pression sur le gouvernement marocain, en même temps que ça risque d’accentuer les tensions sociales dans la région productrice du Rif comme je vous l’indiquais, puisque laisser la filière de cannabis se développer dans cette région permet un petit peu d’acheter la paix sociale et de calmer les tensions.
Il y a eu récemment des affrontements entre Arabes et Touaregs à Bordj, c’est à la frontière avec le Mali, en Algérie. Faut-il voir, derrière ces affrontements, une lutte pour le contrôle des trafics ?
C’est un petit peu compliqué, mais poser la question de cette façon-là serait un petit peu limitatif. Je m’explique. Déjà, pour une part, parce que les trafiquants dans ces communautés sont ultra minoritaires. D’autre part, parce que les tensions dans ces communautés ont une histoire très longue et qui ne se limite pas simplement à des affrontements autour de trafics.
Les affrontements qu’il y a pu avoir entre Arabes et Touaregs naissent en fait de tensions entre des communautés bien précises, les communautés Idnane et les communautés Bérabich, qui sont à la fois des communautés touarègues et arabes. Et effectivement, ces tensions ont trouvé une partie de leurs origines dans des rivalités entre trafiquants, mais pas seulement.
Les incidents de Bordj, en fait, ne sont que la suite de tensions très lointaines entre ces deux communautés, et qui ont généré des représailles en chaîne, jusqu’à effectivement impliquer, maintenant indistinctement, différentes communautés touarègues et arabes.
Et précisément sur la question de Bordj et les affrontements qu’il y a eu, j’ai davantage tendance à voir, derrière ces affrontements, l’instrumentalisation ou la main de certaines communautés et de certains Etats de la région, qui ont été assez mécontents de la signature des accords de Nouakchott entre le MAA et le MNLA et qui verraient d’un bon œil que les relations se tendent et que les accords soient remis en question.
