Des micros, une caméra, un grand écran sous forme de triptyque modulable… La scène est dominée par un dispositif technique qui rend hommage à la contemporanéité de Duras. En même temps, il brise «la dictature de Duras» qui empêche par son écriture qu’un comédien puisse s’emparer de son texte. Lapointe envoie des sons et images enregistrés et rediffusés en direct pour brouiller les pistes entre le réel et la fiction et il a distribué le texte à trois comédiens dont un homme.
Entretien après la première au Festival des Francophonies avec Christian Lapointe, artiste multidisciplinaire et de théâtre.
L’Homme atlantique, c’est l’homme d’aujourd’hui ?
Je pense que le discours de Duras dans L’Homme atlantique et dans La Maladie de la mort, c’est un paradiscours, c’est une paraphrase de notre position de public, de spectateur. Dans la lecture dont j’en ai fait, la maladie de la mort est notre position de spectateur passif dans notre contemporanéité.
Est-ce que cela change avec votre dispositif ? Les comédiens sont filmés, cadrés, projetés. Et la caméra nous filme aussi en tant que spectateur, elle nous renvoie à cette maladie de la mort ?
Je projette l’image du public, rediffusée en direct. Ainsi j’essaie de révéler cette couche interne, cachée dans les deux textes de Duras.
«La forme close» apparaît dans le texte de Duras. Vous donnez l’impression de vouloir déclencher notre imaginaire à travers le décor qui se referme d’abord sur les comédiens et après sur nous.
Le texte est construit d’une façon à générer le désir. Et le désir se crée par le manque. C’est toute cette question de l’idéation d’une histoire plutôt que de présenter une histoire. Et que ce à quoi on assiste, c’est l’idéation de l’histoire. Elle nous envoie dans nos fantasmes, dans cette façon que le lecteur a d’être l’auteur, parce que c’est dans sa psyché que se produit l’expérience du livre. Donc j’essaie de restituer cette expérience de l’écriture du livre, de la lecture. En enfermant et fermant littéralement la chambre sur eux, en ne donnant rien à voir, l’imaginaire se met en place. C’est ce que Marguerite Duras fait dans L’Homme atlantique, un film dans lequel il y avait beaucoup d’écrans noirs. C’est un film dans lequel il y avait très peu d’images.
Le texte de L’Homme atlantique est la transcription de la bande-son du film du même nom. Est-ce que vous reconstituez au théâtre le film à travers le texte et sans images ?
La chose que j’ai fait c’est surtout montrer que L’Homme atlantique a ingéré La Maladie de la mort. La maladie de la mort se trouve au sein du texte de L’Homme atlantique. Cela nous positionne sur un plateau de tournage alors que ce n’est pas un préalable du texte de La Maladie de la mort. En ingérant le texte de La Maladie de la mort par L’Homme atlantique, je me retrouve à dédoubler le personnage de L’Homme atlantique. Il s’y trouve le même homme que celui qui est dans le texte de La Maladie de la mort. Je pensais plutôt à cette ingestion d’un texte par un autre.
De ne pas aimer, de ne pas pouvoir aimer une femme, est-ce notre condition humaine dans le monde dans lequel on vit aujourd’hui ?
Toute cette question du désir et de l’amour qui est impossible dans La Maladie de la mort est pour moi la paraphrase de notre rapport de spectateur. C’est notre incapacité à aimer les œuvres d’art, notre rapport d’appréciation. La question du désir dépasse la question de la narration donc notre position de personne qui désire face à une œuvre. Notre rapport à l’œuvre gomme l’œuvre. C’est notre incapacité de s’affranchir de notre besoin d’appréciation.
L’homme, après un très beau discours, est interrompu par la narratrice qui lui ordonne : «On reprend». C’est ça la différence entre la vie et le théâtre qu’on peut répéter, reprendre ?
Une chose est certaine, normalement, au théâtre, le texte nous est donné à entendre une seule fois, alors que dans la lecture, on peut aller en arrière sur les pages. Et comme ce ne sont pas des pièces de théâtres qu’elle a écrites, mais des récits, ce jeu de répétitions – à la fois par la projection d’un film qu’on redouble ou ce monologue qui revient- nous permet d’avoir un rapport comme à la lecture. Donc on peut revenir sur le texte.
_______________________________
L’Homme atlantique (et La Maladie de la mort), une mise en scène de Christian Lapointe. Le 30 septembre et 1er octobre au 30e Festival des Francophonies en Limousin. Les acteurs : Marie-Thérèse Fortin et Anne-Marie Cadieux, deux figures-phares de la scène montréalaise, et Jean Alibert qui a traversé avec Wajdi Mouawad les plus grandes scènes européennes.
