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    Abeilles en péril: démontrer les responsabilités

    media Varroa sur le thorax d’une abeille domestique. ©INRA/Nicolas Morison

    Depuis quinze ans, les apiculteurs européens constatent que leurs colonies d’abeilles domestiques dépérissent, voire meurent. Les raisons invoquées sont plurielles, mais la présence persistante de pesticides agricoles sur les plantes à fleurs est sous le feu des projecteurs des scientifiques de l’unité Abeilles, de l’Institut national pour la recherche agronomique (INRA) à Avignon.

    Les saisons passent, les abeilles aussi

    Les abeilles domestiques - Apis mellifera en Europe – vivent dans des ruches. Une ruche peut contenir jusqu’à 40 000 abeilles l’été et descendre en dessous de 20 000 en hiver. La longévité de ces petites travailleuses varie aussi en fonction de la saison : elles peuvent vivre jusqu’à quatre mois l’hiver, alors que l’été, étant très occupée à butiner, mais également plus exposées au stress, elles « s’usent » plus vite et ne vivent que trente à quarante jours. Les abeilles, l’hiver, appliquent la technique des pingouins : pour se protéger du froid, elles s’entassent en grappes pour garder la chaleur à l’intérieur du groupe.

    Mais depuis 1998 en Europe, et à partir de l’hiver 2006-2007 aux Etats-Unis, les abeilles sont frappées par le Syndrome d’effondrement des colonies (en anglais : Colony Collapse Disorder - CCD), un phénomène de mortalité importante qui frappe spécifiquement à la sortie de l’hiver, laissant des ruches vides. Or, sans abeilles, plus de pollinisation, c’est donc une catastrophe qui ne touche pas seulement les apiculteurs car, d’après l’INRA, la production de 84% des espèces cultivées en Europe dépend directement des pollinisateurs, qui sont à plus de 90% des abeilles domestiques et sauvages.

    De multiples causes

    Les causes de l’effondrement des colonies d’abeilles sont plurielles. L’infestation par des parasites, comme le varroa destructor, un acarien qui a envahi la France en 1982, qui transporte de mortels virus, et contre lequel les abeilles asiatiques ont appris à se défendre. Nosema, un champignon microscopique venu d’Asie qui colonise l’intestin des abeilles provoquant une maladie appelée nosémose, qui n’a pas le même effet destructeur suivant les régions où il frappe : les abeilles domestiques du nord de la France sont plus résistantes que celles du sud. D’autres maladies, comme la loque américaine, guettent les ruches, mais également un redoutable prédateur, le frelon à pattes jaunes - Vespa velutina - débarqué à Bordeaux en 2004, d’un bateau provenant du Sud-Est asiatique. Et pour finir, les abeilles, en butinant, s’intoxiquent avec les nombreux pesticides utilisés en agriculture.

    Les pesticides sur la sellette

    Parmi les pesticides incriminés, il y a les néonicotinoïdes. Il s’agit d’une famille d’insecticides qui agit en paralysant le système nerveux central des insectes et entraîne la mort. Leur contribution à l’effondrement des colonies d’abeilles est soupçonnée, au point que la Commission européenne a décidé un moratoire de deux ans pour complément d’études, à compter du 1er décembre 2013, qui interdit le traitement des semences et des sols. Mais ce moratoire ne supprime pas pour autant la présence des néonicotinoïdes dans les sols où ils restent persistants pendant des années. Ils sont vendus dans le commerce sous les noms de Gaucho ou Confidor (laboratoire Bayer) ou encore Cruiser ou Actara (laboratoire Syngenta). Ces insecticides sont dits « systémiques », car imprégnés dans la graine, ils sont véhiculés par la sève et se retrouvent donc dans l’intégralité du plant tout au long de son existence. Le Gaucho, qui contient une molécule appelée imidaclopride et dont la toxicité a été démontrée, a été interdit d’utilisation sur le maïs et le tournesol depuis 1998 en France. En revanche, le Confidor, qui contient la même molécule, reste autorisé.

    Les effets de l’intoxication

    Les scientifiques de l’unité Abeilles, de l’Institut national pour la recherche agronomique (INRA) à Avignon, cherchent à comprendre les mécanismes d’intoxication par les pesticides. Certains néonicotinoïdes - en particulier le thiamétoxame vendu sous le nom de Cruiser - sont responsables de la désorientation des abeilles : leur système nerveux étant affecté, celles-ci ne savent plus comment rentrer à la ruche. L’étude de Mickaël Henry, de l’INRA, publiée en avril 2012 dans la revue Science, a démontré que le taux de non-retour des abeilles intoxiquées était 2 à 3 fois supérieur à la normale. Et quand elles rentrent à la ruche, les abeilles butineuses rapportent un nectar, contaminé aux pesticides, qui nourrira les larves tout en les intoxiquant. Mais les effets sont complexes, car ils se conjuguent : certains pesticides provoquent une baisse des réactions immunitaires des abeilles, qui se trouvent alors hypersensibles à certains virus pouvant alors dévaster les colonies.

    Des antennes très sensibles

    Pour détecter les odeurs et identifier un bouquet floral, savoir si elle est sur une fleur de lavande ou de colza, l’abeille utilise des petits poils sur ses antennes, appelés sensilles. Or, les insecticides, même à faible dose, perturbent le fonctionnement des sensilles, au point que, sans provoquer la mort de l’abeille, celle-ci ne sait plus retrouver une source de nourriture, ni butiner. Mais il est difficile de demander à l’abeille ce qu’elle ressent. Alors pour comprendre, Claude Collet, écotoxicologue à l’INRA, étudie les effets de ces pesticides directement sur les cellules musculaires des abeilles. Cette étude, en partenariat avec des chercheurs canadiens, pourrait permettre de prédire l’impact d’un pesticide avant sa mise sur le marché.

    Antenne et sensilles © INRA / Isabelle Bornard / Claude Collet

    Toxiques à faible dose

    Bien que Syngenta et Bayer, les industriels de l’agrochimie, contestent la toxicité des néonicotinoïdes et fassent un lobbying effréné auprès de la Commission européenne, des Etats et de l’agence européenne de sécurité alimentaire (Efsa), la toxicité de ces pesticides à haute dose a déjà été démontrée par des études scientifiques. Mais des effets à faible dose se font également sentir et ceux-là ne sont pas pris en compte dans les études validant la mise sur le marché des produits. Pourtant, quand Sylvie Tchamitchian, la technicienne qui travaille avec Luc Belzunce, écotoxicologue à l’INRA-Avignon, nous emmène voir les abeilles victimes d’une intoxication chronique suite à l’ingestion de pesticides à faibles doses, on comprend immédiatement que bien qu'elles soient encore vivantes, elles se traînent et se tordent, elles ne seront plus jamais capables de remplir leurs tâches quotidiennes : voler, butiner, nourrir les larves, surveiller la ruche…

    L’objectif est donc de publier des résultats scientifiques qui obligeront d’une part à tester ce type d’effets à long terme des pesticides avant d’autoriser les mises sur le marché, d’autre part à interdire définitivement ceux qui les provoquent déjà.

    Test toxicologique. Les abeilles prélèvent une solution sur un abreuvoir. ©INRA/Nicolas Morison

    En savoir plus :

    - L’INRA : abeilles, reines de la survie

    - Greenpeace : le déclin des abeilles

    - Les journées nationales de l’abeille, APIdays, les 19, 20, 21 juin prochain dans 70 villes françaises 

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