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    Science

    Les graines du froid, voyage dans le grenier du monde

    media L’entrée à flanc de montage de la Réserve mondiale de graines du Svalbard. Lucile Gimberg / RFI

    Présentée souvent à tort comme « le coffre-fort de la fin du monde », la Réserve mondiale de graines de Svalbard en recueille près d’un million de variétés différentes. Ce lundi 26 février, cette entreprise unique en son genre fête ses dix ans.

    envoyé spécial à Svalbard,

    « Notre système alimentaire a des problèmes : les trois-quarts des végétaux que nous mangeons ne proviennent que de 12 espèces différentes. » Emmitouflée dans sa doudoune, Marie Haga a le regard sombre. Celle qui fut ministre norvégienne de l’énergie et du pétrole dans une autre vie dirige aujourd’hui la Crop Trust, une organisation internationale placée sous l’égide de l’ONU, qui a pour but d’agir pour préserver la diversité des semences végétales. Il y a du travail : « la Chine a perdu 90 % de ses variétés de riz depuis 1950, le Mexique 80 % de celles de maïs en siècle », poursuit-elle. Et la liste pourrait se poursuivre.

    Marie Haga, devant l’entrée de la chambre froide de la réserve mondiale de graines Simon Rozé / RFI

    « Cela fait 10 000 ans que l’homme pratique l’agriculture », explique Charlotte Lusty, directrice des programmes à la Crop Trust. « Durant toutes ces années, les agriculteurs ont dû relever de nombreux défis : des évolutions climatiques, des maladies, des sécheresses. Ces agriculteurs se sont déplacés sur la planète également en emportant leurs semences avec eux. Ils les ont croisées. Au fil du temps, toutes ces graines se sont adaptées à leur environnement, c’est pour cette raison qu’il y a une telle diversité dans les semences agricoles. »

    Cela, du moins, était encore vrai jusqu’à la première moitié du XXè siècle. Après la Seconde guerre mondiale, les choses se sont dégradées. « Chaque variété a une caractéristique, un trait particulier : cette espèce peut mieux résister à la chaleur, cette autre apporte plus de nutriments. Ce qui s’est passé à partir des années 1950, c’est que la production agricole intensive n’avait plus besoin de toutes ces caractéristiques, et on s’est consacré à quelques espèces seulement. Les autres ont décliné. Heureusement, cette diversité n’est pas complétement perdue. »

    En effet, un mouvement est né au mitan des années 60. On a commencé à aller indexer, à ramasser toutes ces graines d’espèces différentes pour les stocker dans ce qu’on appelle des banques de gènes. Daniel Debbouck en a dirigé une. Cet élégant sexagénaire a été à la tête du CIAT, le Centre international pour l’agriculture tropicale : « les banques de gènes sont une conséquence du système actuel dans lequel fonctionne l’agriculture », explique-t-il. « Nous avons un énorme phénomène de concentration sur quelques plantes cultivées, et peu de variétés parmi ces plantes. C’est à mon avis un système très productif, mais également très vulnérable. La banque de gènes intervient alors pour faire face à ce phénomène d’extinction de variété pour faire ce travail de conservation et de documentation pour le cas où on a besoin de retrouver cette diversité ».

    Un trésor à protéger

    Concrètement, il faut comprendre banque de gènes comme bibliothèque. Des centaines de milliers de graines d’espèces et de variétés différentes y sont stockées, certaines n’existant plus que dans ces banques. On les y analyse, pour déterminer quelles sont leurs caractéristiques, on les indexe, on les conserve. Le principe est double : il s’agit dans un premier temps de conserve un patrimoine d’une valeur inestimable, forgé par les agriculteurs du monde entier depuis des millénaires. Cela permet également, ensuite, de redistribuer ces semences parfois oubliées pour les cultiver à nouveau. « On peut avoir, brutalement, une nouvelle maladie végétale qui apparaît », explique Daniel Debbouck. « On peut aussi avoir un accident climatique brusque. Les quelques variétés que l’on cultive aujourd’hui pourrait alors avoir de grosses pertes. C’est là qu’il y a un intérêt à cultiver plusieurs variétés d’une même espèce ou d’avoir des systèmes de polycultures, comme on faisait il y a quelques siècles. »

    Il y a des dizaines, voire des centaines de banques de gènes de toutes tailles réparties sur la planète. Parmi elles, celles comptant parmi les plus importantes collections se sont regroupées sous l’égide du CGIAR, le groupe consultatif pour la recherche agricole internationale. Au totale, ce sont des millions de graines, des centaines de milliers d’espèces et de variétés végétales qui y sont stockées. Un trésor qu’il faut protéger. C’est pour cette raison que les banques de gènes conservent plusieurs copies de leurs collections, au cas où un malheur arriverait. C’est ce qui s’est passé avec l’Icarda, le Centre international de recherche dans les zones agricoles arides. Sa collection était située à Alep en Syrie. « Avec la guerre, elle est aujourd’hui inutilisable, nous avons dû l’abandonner », se souvient Ahmed Amri. « Nous avons depuis déménagé le centre au Maroc et au Liban, mais il a fallu reconstituer notre collection. » D’où l’intérêt d’avoir des copies de sauvegarde.

    à (re)lire: La Réserve mondiale de semences à la rescousse des graines syriennes 

    Des graines du monde entier sont stockées dans le coffre de Svalbard. Simon Rozé / RFI

    L’archipel du Svalbard est situé au nord de la Norvège, dans le cercle arctique. 2 200 personnes y vivent, principalement à Longyearbyen, ancienne cité minière posée le long du fjord. C’est ce lieu qui a été choisi pour y établir le  Global seed vault, le coffre mondial de semences. Il s’agit d’un entrepôt creusé dans la montagne. Il fait – 18°C dans la chambre principale, celle où sont stockées près d’un millions de graines. Les murs sont tapissés de givre, les cristaux de glace renvoient la lumière sur les simples étagères sur lesquelles s’empilent de toutes aussi simples boîtes en plastique. Près d’un million de semences y sont entreposées, dont celles de l’Icarda. « Nous avons fait une copie de notre collection au Svalbard dès 2008, à l’ouverture du coffre-fort », explique Ahmed Amri avec son gros bonnet figurant un ours polaire vissé sur le crâne, en regardant vers les montagnes enneigées de l’archipel. « Ca a été très utile : quand nous avons dû reconstituer notre collection, il nous a suffi de venir ici récupérer nos graines. » Elles ont ensuite été transférées au Liban et au Maroc pour y être semées à nouveau et reproduites. Si Ahmed Amri a quitté aujourd’hui le sable chaud pour les – 10°C qui règnent dehors à Longyearbyen, c’est pour finir de remettre sa collection bien au frais, à l’abri : elle a bien servi.

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