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    Science

    [Vidéo] Espace: Alexander Gerst vers de nouveaux horizons

    Le lancement de la fusée MS-09 avec à son bord le Russe Sergueï Prokopiev, l'Américaine Serena Auñón-Chancellor et l'Allemand Alexander Gerst, a été effectué avec succès depuis le cosmodrome de Baïkonour, le 6 juin 2018. REUTERS/Shamil Zhumatov

    Ce mercredi 6 juin, l’astronaute allemand Alexander Gerst, en compagnie de ses collègues russe et américaine Sergueï Prokopiev et Serena Auñon-Chancellor, se sont envolés à destination de la Station spatiale internationale (ISS) depuis le cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan. Le début d’une expédition de 6 mois.

    De notre envoyé spécial à Baïkonour,

    Il fait chaud, le mercure atteint les 25°C, et il n’est pourtant que 7 heures du matin dans la steppe kazakhe. Ce lundi 4 juin, il y a pourtant beaucoup de monde présent devant le MIK, le bâtiment d’assemblage du lanceur Soyouz-FG du cosmodrome de Baïkonour. En effet, à l’heure pile, ses gigantesques portes s’ouvrent et un monstre en sort. La fusée et ses 103 tonnes à vide sont couchées sur une sorte de train modifié. Au rythme de la marche, son acheminement vers son pas de tir débute. C’est ce qu’on appelle le Roll out dans le jargon spatial, et ici, tradition oblige, il débute exactement à la même heure que 57 ans plus tôt lors de la mission du premier homme à aller dans l’espace, Youri Gagarine.

    Soyouz-FG est acheminée vers son pas de tir, le même qu’utilisa la fusée de Youri Gagarine, il y a 57 ans. Simon Rozé/RFI

    Le Roll out est une étape importe dans la campagne de lancement, à quelques jours du décollage. Longue de 50 mètres, 4 propulseurs et 20 moteurs, Soyouz impressionne. Ce n’est certes pas le lanceur le plus puissant ni le plus imposant, mais « Soyouz est une fusée mythique », explique Frank de Winne, patron du Centre européen des astronautes et deux fois homme de l’espace. « Elle est basée sur le même principe que la fusée de Gagarine, et cumule plus de 5 000 vols », poursuit-il.

    Depuis le retrait des navettes américaines en 2011, Soyouz est également le seul véhicule permettant de rejoindre l’ISS. Il lui faut plusieurs heures pour passer du MIK à son pas de tir, le même que Gagarine, tradition toujours. Sur le chemin, des cris d’admiration se font entendre. Il y a de l’émotion également, ainsi que de l’envie, dans les yeux de David Saint-Jacques. L’astronaute canadien ne va pourtant pas monter à bord. Il fait aujourd’hui partie de l’équipage de réserve, celui qui peut remplacer au pied levé l’équipe principale en cas de soucis avant le lancement. C’est la première fois qu’il voit Soyouz d’aussi près, alors qu’enfin arrivée à destination, elle est en train d’être redressée sur son pas de tir.

    L’astronaute David Saint-Jacques de l’Agence spatiale canadienne observe le roll-out. Il fait partie de l’équipage de réserve et décollera pour sa mission en novembre 2018. Simon Rozé/RFI

    Alexander Gerst, Serena Auñon-Chancellor et Sergueï Prokopiev, eux, n’assistent pas au spectacle. L’équipe qui va monter à bord deux jours plus tard se trouve à quelques dizaines de kilomètres de là, à l’hôtel de cosmonautes de Baïkonour, en quarantaine. « Il ne faut pas qu’ils tombent malades avant de partir », explique Raffi Kuyumjian, de l’Agence spatiale canadienne, et membre de l’équipe médicale. « L’air à bord de la Station est confiné, et ventilé. Tout l’équipage pourrait en souffrir ».

    Durant ces dernières heures sur Terre, alors que les techniciens du cosmodrome s’occupent de Soyouz, l’équipage de l’expédition 56 vers l’ISS ne reste cependant pas les bras croisés derrière leur vitre de quarantaine. « On a toutes les dernières vérifications à faire : sur les procédures d’amarrage à la Station en mode manuel, réviser toutes les tâches que nous auront à effectuer », se souvient Thomas Reiter, ancien astronaute allemand, et l'Européen ayant passé le plus de temps dans l’espace avec 350 jours en deux missions. « Mais on a tout de même le temps de se reposer, de profiter des derniers instants. »

    Au menu donc : exercices, révisions, un peu de temps – tout de même – en famille, et tradition toujours, le visionnage du Soleil blanc du désert, film soviétique de Vladimir Motyl, sorti en 1970. Il y a enfin, la dernière conférence de presse sur Terre, donnée depuis derrière une vitre et retransmise par haut-parleurs. Nous sommes la veille de leur décollage et les trois astronautes sont en forme. A 24 heures de sa seconde mission dans l’espace, qui s’appelle Horizons, Alexander Gerst est détendu : « C’est plus simple la deuxième fois : il n’y a plus toutes les inconnues, toutes les questions qu’on se pose lors du premier vol. Comment c’est dans l’espace, comment vais-je dormir, comment vais-je manger ? Je n’ai plus toutes ces interrogations. » Il poursuit : « Mais le vol spatial ne sera jamais une routine. » Une dernière pose pour les caméras et les photos avec ses coéquipiers, et l’allemand repart vers les installations de l’hôtel des cosmonautes.

    Serena Auñon-Chancellor, Serguei Prokopiev et Alexander Gerst à l’issue de leur dernière conférence de presse terrestre. Simon Rozé/RFI

    Le jour J, tout s’enchaîne. Six heures avant le décollage, on retrouve l’équipage qui quitte l’hôtel des cosmonautes en signant la porte de sa chambre, puis traverse la foule où se mêlent famille, journalistes et curieux pour rejoindre le bus au son de, encore une tradition, Trava U Doma, du groupe Zemlyane, hymne pop-rock du spatial russe.

    45 minutes plus tard, les trois astronautes arrivent sur le cosmodrome, où ils commencent à s’équiper en revêtant leur combinaison spatiale. Parallèlement, les choses s’activent pour Soyouz, puisque les opérations de remplissage de ses réservoirs débutent. Deux heures avant le décollage, l’équipage prend place à bord, après être passé devant la commission d’état. Ils vérifient une dernière fois leur matériel et les procédures, tandis que les réservoirs de la fusée se remplissent jusqu’à deux minutes et quinze secondes avant le décollage. Cinq secondes avant, les moteurs sont allumés à pleine puissance. Ils délivrent leur poussée maximale à T0, le contrôleur de vol peut prononcer « PUSK » dans les haut-parleurs, décollage en Russe. Il est 11h12 TU ce mercredi 6 juin.

    Sean Kennedy, un américain de Philadelphie, ami de Serena Auñon-Chancellor, souffle un gros coup : « Quel soulagement quand on l’a vue là-haut ! Voir quelqu’un que vous connaissez, s’élever … dans une fusée ! Dans l’espace ! C’est juste incroyable. Je ne sais même pas ce que ça veut dire ! », poursuit-il en riant. « On est tellement fiers d’elle. »

    Neuf minutes

    « Ces 9 minutes entre le décollage et l’espace, c’est là que tout commence réellement », se souvient Thomas Reiter. Il ne faut en effet pas plus de temps à Soyouz pour passer de 0 à 28 000 km/h et atteindre l’espace. Il se passe cependant beaucoup de choses pendant ces 8 minutes et 48 secondes. Il y a le bruit, assourdissant, la lumière, aveuglante, même en plein jour. Dans la capsule, Alexander Gerst, Serena Auñon-Chancellor et Sergueï Prokopiev, encaissent une accélération équivalente à plus de trois fois leurs poids. Soyouz, elle, remplit sa mission : ses propulseurs latéraux, son premier étage, le second, sont relâchés au fur et à mesure qu’ils se vident de leur carburant. Arrivée à 200 kilomètres d’altitude, la capsule et l’équipage sont enfin autonomes. C’est le début d’un parcours de deux jours et de plusieurs manœuvres pour rehausser son orbite jusqu’au point de rendez-vous avec la Station spatiale internationale, à 400 kilomètres d’altitude.

    L’arrimage, ou le docking dans le jargon, aura lieu vendredi 8 juin. Les opérations sont délicates et suivies depuis le centre de contrôle spatial russe, le Tsup, dans la banlieue de Moscou. Dans une salle pleine d’ordinateurs, une mappemonde géante figure les orbites de l’ISS. Toute l’opération se fera normalement en mode automatique, mais en cas de problème, le pilote Sergueï Prokopiev pourra prendre le relais. Son objectif : accrocher la capsule à la Station, en visant une cible d’une dizaine de centimètres, à 28 000 km/h et 400 km d’altitude. Une fois les deux engins appareillés, après les derniers contrôles d'étanchéité du lien, le sas pourra être ouvert et les trois astronautes entreront en flottant dans l’ISS. Cela marquera le début de leur mission de 6 mois : l’expédition 56/57.

    Pour Alexander Gerst, le programme sera chargé : son équipe au sol lui a concocté toute une série d’expériences qui devrait lui prendre une bonne partie de son temps. « Nous avons plusieurs expériences à bord qui sont inédites », explique Walter Schmidt, le responsable de la mission Horizons à la DLR, l’agence spatiale du pays. « Nous avons par exemple l’expérience ICARUS, qui sera installée sur le segment russe de la Station. C’est une première : il s’agit de faire un suivi des populations d’oiseaux sur la planète. Des scientifiques au sol les équipent d’émetteurs et Alexander pourra les suivre d’en haut. »

    Evaluer les impacts du réchauffement climatique

    D’après Walter Schmidt, l’expérience permettra de déterminer à quel point le réchauffement climatique affecte les migrations, et ce, à l’échelle globale. « Nous avons une autre expérience inédite : CIMON. C’est surtout un démonstrateur technique d’assistant pour les astronautes. Il est dirigé par une intelligence artificielle. D’habitude, tous les équipements robotiques à bord de l’ISS sont dirigés par un opérateur humain, qu’il soit au sol ou dans la Station. C’est la première fois qu’on en aura un complètement autonome. » Durant la mission d’Alexander Gerst, il s’agira avant tout de valider la technologie. Mais à terme, il est question d’avoir une sorte de petit robot autonome, capable d’aider les astronautes dans leurs tâches de tous les jours, en leur apportant les outils dont ils ont besoin par exemple. L’idée est de leur faire gagner du temps : celui-ci est précieux à bord d’un véhicule si complexe qu’il demande énormément de maintenance, au détriment parfois du temps consacré aux expériences scientifiques.

    A partir du mois de septembre, l’agenda déjà bien remplie d’Alexander Gerst va se charger encore un peu plus. A l’occasion d’une relève partielle d’équipage, il deviendra commandant de l’ISS. Il sera le deuxième Européen de l’histoire à occuper cette fonction, après le Belge Frank de Winne, en 2009. La charge est importante : c’est au commandant de diriger et de prendre les décisions en cas d’incident grave pouvant provoque une évacuation en urgence de la Station, comme un incendie. Le poste est également honorifique et c’est avec un grand sourire que l’évoque Jan Woerner, le directeur général de l’Agence spatiale européenne : « C’est une nouvelle démonstration de l’excellent travail fait à l’ESA et de la reconnaissance de nos partenaires russes et américains », se réjouit-il. « De par sa personnalité et ses qualités, Alexander fera un excellent commandant ! ».

    Avant son décollage, l’Allemand n’avait cependant pas l’air de trop penser à ses futures responsabilités. Dans l’un de ses derniers tweets sur Terre, il détaillait son dernier petit-déjeuner sur le plancher des vaches : « des flocons d’avoine. »

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