par Marion Urban
Article publié le 02/01/2008 Dernière mise à jour le 03/01/2008 à 08:13 TU
Tous les quinze jours, une langue disparaît. D’ici la fin du XXIème siècle, la moitié des 7 000 langues parlées sur la planète ne le seront plus. Le phénomène d’extinction est plus rapide dans certains pays que d’autres. Cinq « points-chauds » ont été identifiés par les linguistes du Living Tongues Institute for Endangered languages.

L'un des derniers semi-locuteurs amurdak, Charlie Mangulda, enregistré par David Harrison (à g.) et Gregory Anderson (à d.).
(Photo : Living Tongues Institute for endangered languages)
Il y a des langues qui disparaissent en un instant lorsque le dernier locuteur décède et d’autres qui se dissolvent lentement dans une culture dominante, sous l’effet conjugué de l’école, de la télévision et des nécessités du commerce.
L’humanité a perdu au cours des derniers 500 ans, autant de langues qu’il en existe aujourd’hui. Mais, selon les linguistes, le phénomène s’est accéléré au cours du dernier siècle.
Il y a 60 ans, l’état de Californie comptait encore 50 langues autochtones, aujourd’hui, ses habitants ne s’expriment plus qu’en espagnol ou en anglais.
Cinq « points-chauds »
Des chercheurs du Living Tongues Institute for Endangered Languages (LTIEL) à Salem, dans l’état de l’Oregon (États-Unis) ont identifié cinq régions dans le monde où la menace de disparition est désormais considérée comme « grave ».
Pour établir cette liste à l’image de celle existant pour la biodiversité, les linguistes se sont basé sur la diversité des langues parlées dans le pays, la documentation (grammaire, dictionnaire, lexique…) disponible et le nombre de locuteurs, en se focalisant sur les familles de langues plutôt qu’une langue particulière.

Comment dit-on « pouvez-vous épeler » en magati ke ?
(Photo : Living Tongues Institute for endangered languages)
Les cinq régions où l’extinction des langues est proche sont : la Sibérie orientale, le Nord australien, l’Amérique du Sud centrale, la côte pacifique nord de l’Amérique du Nord, l’état de l’Oklahoma et le sud-ouest des États-Unis.
Deux études-pilotes ont été menées en Amérique du Sud et dans le Nord australien, avec l’aide de la Société américaine de géographie, connue par son magazine, le National Geographic.
Le temps en bouilloire
En Amérique du Sud, David Harrison et Gregory Anderson, les deux linguistes du LTIEL ont répertorié dans une zone frontalière couvrant le Brésil, le Paraguay et l’Argentine, 48 langues dont 9 comptent moins de 800 locuteurs. Le vilela (Argentine) ne serait parlé que par deux personnes.
« Ce ne sont pas des mots que l’on perd avec une langue, mais c’est un regard sur le monde », explique David Harrison, professeur de linguistique au Swarthmore College, en Pennsylvanie. « En lengua, (une langue du Paraguay qui compte 6700 locuteurs), on n’utilise que les mots un, deux et trois pour compter, pour le reste des nombres, on se sert des pieds et des mains ».
En Sibérie orientale, les Yukaghir (entre 30 et 150 locuteurs) comptent le temps en durée nécessaire pour faire bouillir de l’eau dans une bouilloire, soit l’équivalent d’1 heure. « Une bouilloire refroidie » signifie 90 minutes.
La zone australienne sélectionnée par les linguistes (Queensland, Territoire du Nord, et Australie occidentale) affiche 153 langues, réparties en 62 familles. Onze langues comptent moins de 400 locuteurs. La bonne nouvelle est que l’équipe de recherche a retrouvé 5 semi-locuteurs amurdag, une langue que les spécialistes avaient « enterrée » il y a 25 ans. Elle s’est empressée d’enregistrer les quelques mots dont se souvenaient leurs interlocuteurs.
Besoin de reconnaissance

La langue secrète des Kallawayas est classée patrimoine universel.
(Photo : Living Tongues Institute for endangered languages)
Pour David Harrison, « les langues disparaissent quand une communauté décide que sa langue est un obstacle social ou économique dans son évolution. Les langues des 5 régions identifiées constituent les derniers bastions qui ont résisté à la colonisation ».
Selon lui, ce sont « les enfants (qui) décident de la destinée d’une langue ». Ils choisissent de parler celle qui est valorisée par la société.
Les linguistes s’étonnent encore de la capacité des Kallawayas (Bolivie) à avoir su résister aux influences extérieures. Locuteurs quechua, cette communauté andine a conservé une langue secrète, réservé aux hommes, parlé du temps des Incas, sans transcription écrite, pour les pratiques de médecine traditionnelle. Les Kallawayas ont fait reconnaître leur langue comme patrimoine mondial immatériel par l’Unesco.
Le continent africain est celui qui compte le plus de langues parlées (2 000), mais le risque d’extinction, en dépit de l’absence de codification ou d’écriture, est estimé comme l’un des plus faibles. Proportionnellement à son nombre d'habitants (moins de 2% de la population mondiale), c’est la Malaisie-Bornéo qui compte le plus grand nombre de langues : 1 800.
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* Le Living Tongues Institute for Endangered Languages offre l’écoute en ligne de quelques unes des langues répertoriées.