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    De la dépression à la médaille d’or, rencontre avec l’Ivoirienne Murielle Ahouré

    media Après une année 2017 difficile, l'Ivoirienne Murielle Ahouré est devenue championne du monde du 60m en salle le 2 mars 2018 à Birmingham, au Royaume-Uni. Hannah McKay/Reuters

    Murielle Ahouré a quitté Birmingham, direction les Etats-Unis où elle vit et s’entraîne, avant d’aller prochainement en Côte d’Ivoire pour fêter sa médaille d’or historique. Aux Championnats du monde en salle d’athlétisme, elle est devenue vendredi 2 mars 2018 la première sprinteuse africaine sacrée sur 60 mètres. Avec notre envoyé spécial Christophe Jousset, elle revient sur cette performance qui signe son retour après une année 2017 marquée, d’un point de vue personnel, par le décès de son père adoptif, le général en retraite Mathias Doué, dont elle était très proche.

    RFI : Comment avez-vous vécu la remise de votre médaille d’or accompagnée de l’hymne de la Côte d’Ivoire samedi soir à l’Arena de Birmingham ?

    Murielle Ahouré : Oh, c’était trop émouvant pour moi parce que j’ai pensé à ces deux dernières années avec les hauts et les bas et j’étais très fière d’entendre mon hymne national résonner dans l’Arena. C’était super spécial ! J’ai toujours été deuxième (NDLR : vice-championne du monde en plein air sur 100 et 200 mètres en 2013, vice-championne du monde en salle sur 60 mètres en 2012 et 2014) et pour la première fois, à 30 ans, je gagne la médaille d’or, donc je suis trop contente. Depuis ma victoire vendredi, je sens le support de mes fans, de ma famille, de la Côte d’Ivoire. Ils ont souffert avec moi ces deux dernières années pendant la maladie de mon père et ma dépression quand il est décédé. Ils sont très contents de me voir revenir et même battre le record d’Afrique (NDLR. Avec 6’’97 en finale vendredi, elle a battu le record d’Afrique qu’elle avait établi en 2013, déjà à Birmingham). Etre la première Africaine médaillée sur 60 mètres, c’est immense !

    Vous avez souffert de dépression ?

    Absolument. Quand j’ai perdu mon père, ça fera un an le 24 mars, c’était très dur. Une année noire, une saison noire, je ne voulais pas aller à l’entraînement. Il était la personne dont j’étais le plus proche. Mon père, c’était mon meilleur ami et le perdre a été un choc. Je lui parlais tous les jours dès le matin. Il m’arrive encore de lire ses messages et c’est comme si j’oubliais qu’il n’est plus là. Je l’appelle, c’est comme un réflexe, c’est ma mère qui a son téléphone maintenant. C’est toujours dur mais je suis dans un état d’esprit totalement différent et ça va mieux.

    Vous pensez qu’il vous dirait quoi aujourd’hui ?

    Il me dirait : « Enfin ! Félicitations, tu as travaillé si dur pour ça et je t’ai tenu la main pendant toute la course. »

    Cette course, au niveau sportif, c’est la meilleure performance mondiale sur 60 mètres depuis 1999. Vous ne vous êtes occupée de personne…

    Je travaille sur ça. Je savais que j’allais courir en 6 secondes. C’est ce que je fais à l’entraînement. Mon entraîneur m’a dit : « Murielle, si tu vas à ces Championnats, le truc le plus important est de rester dans ta ligne, occupe-toi de toi-même, exécute ce que tu sais faire, c’est tout. » J’ai commencé à préparer Birmingham en novembre et tous les jours, je pensais à la course, pas à pas, bien sortir des blocks, réussir la transition et le finish. Il fallait que je m’occupe parce qu’avec la dépression, il fallait redonner courage à ma famille pour que ma mère, qui est veuve maintenant, puisse encore sourire. Après la victoire vendredi, on est restées toutes les deux au téléphone pendant deux heures et les quinze premières minutes, on n’a fait que pleurer. On était tellement contentes.

    Vous aviez déjà fait deux finales aux Championnats du monde en salle et à chaque fois, il y avait une Jamaïquaine devant vous pour la médaille d’or. Qu’avez-vous gardé de ces finales à commencer par celle que vous avez perdue contre Veronica Campbell en 2012 ?

    C’était ma toute première compétition internationale. Je ne savais pas ce que je faisais, j’étais juste là, j’ai entendu le pistolet et je suis partie comme ça. Aucune technique, aucun départ. Quand j’ai eu l’argent, j’étais à la fois déçue bien sûr, mais fière quand même parce que c’était mes débuts chez les seniors. Ensuite, aux Mondiaux 2014 à Sopot, Shelly-Ann Fraser était très difficile à battre parce qu’elle a un départ canon comme moi. Mon entraîneur m’a dit : « Si tu ne sors pas des blocks avant elle, tu vas perdre. »

    Mais vous étiez favorite. Vous arrivez aux Championnats du monde en salle à Sopot avec les meilleurs chronos mondiaux de l’hiver ?

    Oui, mais je courais un peu trop partout. Il aurait fallu se préserver et se préparer mentalement aussi. Et d’ailleurs, on a changé ça. Cette année, je ne suis pas allée en Europe faire les meetings, je suis restée à Houston pour travailler.

    Il restera aussi de Birmingham cette image de vous et Marie-Josée Ta Lou, première et deuxième, deux Ivoiriennes. Du jamais vu…

    Oui, c’est la Team 225 ! (rires) C’est historique. Quand j’ai commencé à courir, en 2012, j’étais toute seule. Et ça a ouvert la porte parce qu’avant, en Côte d’Ivoire, il n’y avait que le football. Maintenant, les gens s’intéressent à autre chose. Il y a plusieurs sports qui ont ramené des médailles. Il y a Cheick Cissé et Ruth Gbagbi qui ont eu des médailles d’or et de bronze aux Jeux olympiques en taekwondo. Pour nous, pour toute la nation, c’était fantastique de voir la Côte d’Ivoire sur un plan mondial. Quand les gens voient l’athlétisme, ils pensent beaucoup plus Etats-Unis ou Jamaïque, mais il y a du talent en Afrique. Il faut juste trouver quelqu’un qui puisse inspirer toute la nation et je pense que j’ai fait ça, donc je suis vraiment fière.

    Est-il vrai que vous avez utilisé un drapeau irlandais pour votre tour d’honneur ?

    Oui, c’est vrai ! On cherchait partout avec Marie-Jo et on ne trouvait pas d’Ivoiriens dans le public. Mais il y avait beaucoup de supporters irlandais. Ils ont les mêmes couleurs mais pas dans le même sens (NDLR : vert-blanc-orange pour l’Irlande, orange-blanc-vert pour la Côte d’Ivoire). Ils nous ont lancé leur drapeau, on l’a mis à l’envers et on a pu faire le tour d’honneur. Maintenant, il paraît qu’on a plein de fans en Irlande qui sont heureux d’avoir vus leur drapeau flotter aux Championnats du monde en salle (rires).

    Qu’est-ce que le fait d’avoir devancé des sprinteuses comme la Jamaïquaine Elaine Thompson, double championne olympique sur 100 et 200 mètres, ou la Néerlandaise Dafne Schippers, double championne du monde sur 200 mètres, peut vous apporter pour la saison en plein air ? Vous avez pris un ascendant sur elles ?

    Oui, bien sûr ça va m’apporter beaucoup. En tout cas, elles sont toutes arrivées prêtes à Birmingham. Mais moi j’étais plus prête ! (rires) Maintenant, je vais prendre au moins une semaine de repos et après ça, je me remets au travail. Je vais faire le 100 et le 200 mètres cette année. Ça fait deux ou trois ans que je n’ai pas préparé le 200 mètres sérieusement et j’ai envie de le faire.

    Avez-vous envie de courir pendant longtemps encore ?

    Je vais faire les Jeux de Tokyo et après ça, on verra, je vais faire autre chose…

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