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    Tirailleurs

    Le «Moi-y'a dit»

    media

    Dans les récits de campagne coloniaux, le langage propre aux tirailleurs, est un sabir mis en forme et connu des hommes sous le nom de « Moi-y'a-dit ». L’expression « ça y'en a » revient sans cesse, à laquelle s’adjoint la formule « bon » ou « pas bon ». Une réduction à l’aune des moyens consacrés aux troupes indigènes, des ambitions de la République qui entend que chacun parle français, et permet surtout à des hommes issus de dizaines d’ethnies différentes de communiquer sommairement entre eux, au camp et lors des combats.

    C’est au cours de la campagne du Maroc avant 1914 que les cartes postales – un média alors très en vogue – diffusent largement l’expression « Y'a bon ». L’usage de ce parler « petit-nègre » finit par être officialisé à travers plusieurs manuels d’instruction. Chaque préambule à ces brochures met les lecteurs en garde contre un usage trop abusif du sabir qui n’offre qu’une instruction sommaire pour recrues rapidement projetées sur les champs de bataille. Par la suite, de vrais cours de français sont dispensés aux tirailleurs faisant carrière. Si ce langage a un rôle propagateur certain, sans doute plus important que l’école, par une forme d’alphabétisation de masse au sein des populations africaines, il est aussi un puisant facteur d’acculturation.

    «Des inconnus chez moi», un livre de Lucie Cousturier.

    En 1917, Lucie Cousturier saisit les limites d’un tel langage. « Je suis enchantée de mes nouveaux élèves ; mais c’est par eux que m’est posé, pour la première fois, sous un aspect cruel, la question de l’enseignement du français à des Africains intoxiqués par l’espéranto militaire. […] Ce jargon est issu de deux sources : celle, d’abord, des recrues bambaras qui ont indiqué par leurs balbutiements en présence de notre langue, leurs préférences de formes et de mots ; deuxièmement, celle des instructeurs blancs, qui ont adopté ces balbutiements et leurs conséquences… […] Les tirailleurs ont appris, par les rires, que leur langage les ridiculise : " C’est français pour tirailleurs ", reconnaissent-ils tristement », écrit ainsi Lucie Cousturier dans son récit Des inconnus chez moi, publié en 1920.

    À propos du « Moi-y'a-dit »

    On a beaucoup décrié le « Moi-y'a-dit », ce langage créé à l’occasion de la Grande Guerre pour « apprendre le plus rapidement possible aux jeunes tirailleurs venus de notre AOF, les mots et expressions militaires dont se servent journellement leurs gradés. […] Les six cents mots employés sont les plus usuels et reviennent constamment dans le langage des tirailleurs indigènes. Pour permettre aux jeunes recrues de les apprendre et de les retenir plus facilement, nous les avons encadrés dans des phrases très simples et enchaînées les unes aux autres d’une manière logique » (Méthode d’enseignement du français tel que le parlent les Sénégalais, Paris, Librairie militaire L. Fournier, 1918, page 3).

    Il est de bon ton de moquer une institution militaire «infantilisant» les tirailleurs en ce domaine… Il est vrai que le côté systématique de la méthode pouvait donner lieu à un usage déconcertant de la part de certains instructeurs manquant de pédagogie. Lucie Cousturier a formulé des remarques pertinentes sur ce sujet dans son livre.

    Comment tenter d'expliquer cette invention ?

    Il s’agit en fait d’une sorte d’espéranto, créé pour répondre à une urgence, la nécessité de faire en sorte que des dizaines de milliers d’Africains parlant des dizaines de langues différentes – et n’ayant pas encore fréquenté l’école – puissent très rapidement, en quelques semaines de formation élémentaire, assimiler un minimum de connaissances pour pouvoir se parler et comprendre leurs cadres.

    Simples formateurs et instructeurs dans les camps et casernes d’Afrique, puis dans les camps du Courneau, de Fréjus et de Saint-Raphaël, ces officiers, sous-officiers et gradés, métropolitains ou indigènes, deviennent surtout ensuite leurs chefs au combat. Sur le champ de bataille, ils leur donnent à la fois l’exemple comme entraîneurs d’hommes, mais aussi des ordres et des commandements au geste et à la voix, ordres qu’il s’agit évidemment de bien comprendre. Ce langage a également la réputation chez les Anciens de la coloniale d’avoir été établi en empruntant des constructions et tournures propres à la langue bambara, une des plus répandues, afin de faciliter son assimilation.

    On peut noter enfin qu’il s’agit d’un tour de force et d’une réussite puisqu’il remplit son rôle au plus fort de la tourmente de la Grande Guerre et qu’il a contribué au premier chef à la capacité opérationnelle des unités de tirailleurs. L’usage du « Moi-y'a-dit » pour l’instruction de la majorité des recrues indigènes n’a pas non plus empêché que les tirailleurs et gradés qui avaient déjà une bonne connaissance de la langue ont reçu pendant la guerre des cours de français. Il faut ajouter enfin qu’il ne s’agit que d’une mesure provisoire, consécutive à la mobilisation générale du pays. Dès la fin de la guerre, ce succédané est abandonné officiellement.

    Le manuel à l’usage des troupes employées outre-mer élaboré sous la direction du général Mangin et publié en 1923 précise bien : « Il ne suffit plus de faire apprendre comme par le passé des rudiments de notre langue : l’indigène recruté dans les colonies occupera désormais les mêmes emplois que les Européens. […] Une connaissance plus approfondie du français lui est devenue nécessaire. » (Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer, deuxième partie, fascicule II, édition de 1929, p. 262).

    En fait, le « Moi-y'a-dit » est encore utilisé, comme premier stade d’apprentissage de la langue mais il tombe en désuétude au fur et à mesure que le niveau d’instruction des recrues s’améliore, grâce à l’école. On note par ailleurs que l’enseignement du français devient une priorité dans l’instruction des tirailleurs à partir de l’entre-deux-guerres, parfois sous l’impulsion d’officiers indigènes comme le commandant Mademba Sy ou le capitaine N’Tchoréré.

    Le français, « langue de libération »

    À propos de l’usage (controversé) du « Moi-y'a-dit » par les tirailleurs, il est intéressant de noter également que la langue française est considérée par les autorités civiles et militaires comme un élément fondamental de « l’entrée » en République. Comme le drapeau français réputé libérer les esclaves sur le continent africain dans la seconde moitié du XIXe siècle, le français est aussi la langue de la libération et de l’accès au « progrès de la civilisation ». C’est une différence fondamentale entre l’armée française où l’on parle français et l’armée britannique par exemple qui fait usage des langues locales. Certes, de nombreux cadres de l’armée d’Afrique ou des troupes coloniales de l’armée française apprennent la langue de leurs tirailleurs. Cet apprentissage est d’ailleurs facilité par l’immersion dans la population locale qui résulte de très longs séjours outre-mer.

    Les militaires (comme les missionnaires d’ailleurs) publient de nombreuses méthodes d’apprentissage des langues ou dialectes, ainsi que des études ou dictionnaires parfois très savants qui sont souvent considérés comme des ouvrages de référence par les linguistes et les ethnologues. Mais cela reste à la diligence de chacun. Alors que dans l’armée britannique, l’apprentissage des langues indigènes est une condition sine qua non pour prétendre commander ou servir dans l’armée coloniale. Le rapport à la langue illustre ainsi une différence fondamentale des mentalités. En fait, après la Seconde Guerre mondiale, tout en maintenant l’usage du français, l’armée française adopte l’enseignement des langues. La très grande majorité des cadres qui partent servir en Afrique dans les années 50 se voient par exemple proposer des cours d’apprentissage de langue bambara.

    Article rédigé en 2010 à l'occasion d'un dossier spécial sur l'histoire des tirailleurs dans le deux guerres mondiales. 

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