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    Tirailleurs

    Triompher de l’oubli, la dernière guerre des Tirailleurs

    media © ECPAD

    Au moment où la France commémore le centenaire de la Grande Guerre, la mémoire des Tirailleurs africains est en danger. Leur histoire souffre d’un désintérêt manifeste en Afrique. Les générations actuelles connaissent mal ce pan de leur histoire, et les chercheurs africains sont peu nombreux à s’en emparer. Vu du Mali, analyse des causes de cette désaffection.

    « La relève n’est pas bien assurée ! » Abdoulaye Traoré, capitaine à la retraite de la classe 1950, a conservé son jargon militaire. Originaire de Kayes, dans l’ouest du Mali, ce tirailleur spécialiste des transmissions est passé par le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal et surtout l’Algérie. « Les gens sont ignorants, se désole-t-il, ils ne savent pas ce que nous avons souffert, ils ne savent pas ce que nous avons fait comme campagnes, ce que nous avons fait pour surmonter nos difficultés avant et après l’indépendance, ils ne sont pas au courant de tout cela. Il nous faut une histoire bien faite, bien écrite. » Habillé de blanc des chaussures jusqu’au chapeau, comme un nouvel uniforme, le vétéran est atterré : « Avec les causeries en famille, je parle de mes campagnes et de mes souffrances : ils me regardent bouche bée, mais ils ne comprennent pas. Ils ne sont même pas sûrs que les choses se soient déroulées comme je les raconte ! Souvent on dit que les anciens combattants sont des menteurs ! On dit aussi que nous sommes dépassés, que nous sommes vieux, qu’on raconte des histoires… Les gens ne veulent pas valoriser cette histoire. »

    Autocensure

    Ce constat attristé, que les tirailleurs sont bien obligés de faire, est partagé par les historiens qui étudient le sujet. À commencer par les historiens africains eux-mêmes : « Les générations actuelles ne sont pas bien informées sur l’histoire des tirailleurs, confirme ainsi Bakary Kamian, doyen des historiens du Mali aujourd’hui âgé de 86 ans. Les gens savent seulement qu’ils sont allés se battre, et que beaucoup sont restés sur le terrain. » Bakary Kamian leur a lui-même consacré une large part de son travail. Ce fin connaisseur des tranchées de Verdun regrette profondément que le sujet soit déserté par les historiens maliens et, globalement, ouest-africains. « Au Sénégal, il y a une dizaine d’études exhaustives qui ont été faites. Mais au Mali, je crois que je suis le seul. Ça a d’ailleurs souvent été mal compris par mes partenaires français, qui ont pensé que c’était être anti-français. Mais la vérité est la vérité ! »

    Vincent Joly, historien français spécialiste de l’histoire coloniale subsaharienne, remarque de son côté que l’historiographie des colonies est conséquente, mais qu’elle est surtout l’œuvre de chercheurs français, britanniques et nord-américains. Il confirme surtout que les Africains sont peu nombreux à s’être emparés du sujet. « Il y a aussi des Nigérians et des Ghanéens qui ont travaillé sur ces questions-là, mais très peu du côté francophone. »

    « Sujet glissant »

    Pour Bakary Kamian, qui a lui-même traversé le siècle dernier et qui parle donc à la fois en témoin direct et en universitaire averti, la première raison de cette démission historiographique est une forme d’autocensure politico-diplomatique : « Les Français n’en ont pas parlé pendant la colonisation, et après l’indépendance les hommes politiques n’ont pas soulevé le problème pour rester en bons termes avec les Français. » L’indépendance oui, l’antagonisme non. Pour rester en bons termes avec l’ancienne puissance coloniale, inutile de remuer des souvenirs pouvant susciter des crispations. Vis-à-vis de Paris, mais également vis-à-vis d’autorités nationales, pas nécessairement très ouvertes. « Les universitaires avaient une réticence vis-à-vis du milieu militaire, poursuit Vincent Joly, qui s’expliquait par des raisons politiques évidentes, surtout depuis le premier coup d’État militaire au Togo en 1963. L’image de l’armée n’était pas une image suffisamment attirante pour susciter des travaux. Il y avait aussi des craintes liées à la sécurité. »

    « C’est un sujet glissant, confirme, aujourd’hui encore, le documentariste malien Moustapha Diallo, auteur du film Les derniers tirailleurs (2011), un recueil de témoignages d’anciens combattants maliens ayant servi sous le drapeau français. Le camp Thiaroye par exemple est devenu une page noire de l’histoire. C’est toujours sensible, car cette histoire n’a pas été pensée, n’a pas été guérie. Faire un film dessus est compliqué, les gens seront réticents à parler, l’accès aux sources sera difficile. »

    Bamako (Mali). Détail du monument en hommage aux martyrs du camp de Thiaroye. © A. Champeaux/DMPA

    Histoire militante

    Des motivations politiques d’un autre ordre permettent aussi d’expliquer cette désaffection : le besoin d’États naissants, soucieux d’émancipation et de valorisation identitaire, de bâtir, ou plutôt de mettre en lumière, une histoire nationale déliée de la présence coloniale. « Les tirailleurs, ce n’était pas un sujet spécialement attirant pour les historiens africains, dit encore Vincent Joly. Peut-être ont-ils pensé qu’il y avait des questions plus importantes à étudier, en particulier dans l’histoire précoloniale, qui paraissait stratégiquement plus intéressante que l’histoire coloniale en elle-même. Ce qui est tout à fait légitime comme interrogation, a fortiori pour une génération de chercheurs qui a commencé sa carrière universitaire dans les années 1960 et qui faisait une histoire militante. Pour eux, il fallait d’abord retrouver le passé précolonial. Ensuite, la préoccupation fondamentale était de répondre à la question 'pourquoi est-on sous-développé ?', selon l’expression du moment. La modernisation et le progrès étaient au centre des préoccupations. Je pense par exemple aux travaux de Laurent Gbagbo sur l’économie coloniale. »

    Aujourd’hui encore, la tendance est la même et les historiens africains ne sont pas plus nombreux à se saisir de l’histoire des tirailleurs : « il y a toujours des sujets qui sont jugés plus importants, explique Vincent Joly. Le fait de s’intéresser à la guerre, aux anciens combattants, n’est pas très porteur, ça a une connotation passéiste, vieillotte… » Le documentariste malien Moustapha Diallo partage cette idée, dont il fait porter la responsabilité également aux dirigeants de l’époque : « Les politiques ont caché cet aspect. Tout ce qui a été fait avec la France et pour la France avant les indépendances a été gommé. Il s’agissait d’effacer tout ce que la France a fait de positif, et tout ce que les Africains ont fait aux côtés de la France. Et c’est toujours le cas. Mais c’est déplorable, car l’histoire doit être connue et servir de leçon. »

    « Un personnage dont on se moque »

    L’histoire des tirailleurs passe donc au second plan, la construction militante d’une histoire nationale ayant d’autres objets à étudier en priorité. La vie de ces anciens combattants qui se sont battus pour la France est jugée secondaire, presque anecdotique. « Le personnage du tirailleur reste profondément romanesque. Au Mali en particulier, on le trouve très largement traité dans les romans de Massa Makan Diabaté (écrivain et historien malien des années 1970-1980, ndlr), avec un personnage du tirailleur dont on se moque : perdu dans sa nostalgie et dans ses rêves, il a conservé un vocabulaire et un comportement militaire qui font rire, qui inquiètent aussi. »

    « On se moque un peu des tirailleurs, en disant qu’ils ont aidé la France à coloniser l’Afrique, pointe Moustapha Diallo, le documentariste. Les jeunes notamment ont cette impression, c’est l’héritage qu’ils ont reçu de l’indépendance. Les tirailleurs sont considérés comme des traîtres, parce qu’ils ont aidé le colonisateur. C’est l’image qui est restée dans la tête de tout le monde. » De la moquerie au mépris, la distance est courte. Vincent Joly préfère parler d’un « discours ambigu, qui tend à la fois à présenter les tirailleurs comme des éléments ayant contribué à la décolonisation et comme des éléments restés très proches de la puissance coloniale, ce qui n’était pas faux en règle générale. »

    Algérie. Bône (aujourd'hui Annaba) 1956. Le défilé du 8-mai © Jacques Durr/ECPAD

    C’est que les tirailleurs ne se sont pas toujours battus pour des causes égales. Et s’ils ont contribué à la victoire des forces alliées pendant les deux guerres mondiales, s’ils ont posé les bases des indépendances à venir dans leur propre pays, ils ont aussi combattu contre des peuples cherchant à s’émanciper de la tutelle coloniale. « Les derniers tirailleurs sont ceux qui ont participé aux combats de la décolonisation, mais du côté du colonisateur, rappelle l’historien Vincent Joly. La guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie, les opérations à Madagascar… à Madagascar, les tirailleurs sénégalais ont une image absolument terrible ! » Ainsi, ils constituent pour certains une fierté nationale, pour d’autres une page sombre qu’il est délicat, non seulement de tourner, mais d’accepter de lire.

    Moyens matériels

    Enfin demeure une difficulté plus matérielle qu’intellectuelle : l’accès aux sources. « La documentation se trouve surtout en Europe, souligne Bakary Kamian, elle n’est donc pas accessible. Il faut se déplacer, payer le billet d’avion et les frais du séjour, obtenir un visa… » L’historien malien a conscience d’avoir eu, lui, le temps et la possibilité matérielle de travailler, du fait des prestigieuses fonctions successives qu’il a occupées au Mali, mais également en France et dans de nombreuses parties du monde au sein de l’Unesco (Agence des Nations unies pour la Culture). Une position privilégiée, qui fait figure d’exception. « Les tirailleurs qui peuvent témoigner n’ont pas d’archives ici avec eux, déplore effectivement Moustapha Diallo. Les archives que j’ai utilisées pour mon film sont des archives françaises. »

    C’est que les sources matérielles permettant d’aborder l’histoire des tirailleurs sont à la fois diverses et limitées, puisqu’elles relèvent surtout des archives historiques de la Défense : documents photographiques, rapports de mission, rapports de combat ou encore journaux de marches et d’opérations, remplis quotidiennement par les chefs de section. « On a affaire essentiellement à des sources d’ordre colonial, précise Vincent Joly, qui sont très souvent conservées dans des dépôts d’archives en Europe. » Pour autant, des archives existent également dans les pays africains, en particulier au Mali. « Les archives nationales du Mali sont extraordinairement riches, j’ai moi-même beaucoup travaillé dessus, notamment sur la Seconde Guerre mondiale, et il y a encore matière à faire des travaux très importants. On peut faire la même observation à Dakar. »

    « Tous en train de mourir »

    Au-delà des archives, il y a bien sûr la mémoire humaine et le témoignage des survivants, du moins pour ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale. À condition de s’y intéresser. « Nous qui avons connu cette époque, déplore Bakary Kamian, nous avons en moyenne entre 75 et 90 ans. Nous ne sommes plus aux affaires, on ne nous écoute plus ! » Il est pourtant plus que temps. « Les derniers tirailleurs sont tous en train de mourir », rappelle sobrement Moustapha Diallo, qui ressent l’urgence de recueillir leurs témoignages. « C’est un risque, s’inquiète à son tour Vincent Joly. Le fait qu’on ne recueille pas leurs mémoires, qu’ils vivent dans des situations de marginalisation intellectuelle, est un risque important. Il y a des exemples de recueil systématique de mémoires, suggère enfin l’historien français, le service historique de la Défense a fait ça avec de gros moyens, sur des campagnes qui ont duré plusieurs années et qui ont permis de récupérer un nombre de témoignages considérables. C’est sans doute la seule manière de procéder. Pour le reste, leur mémoire va disparaître avec eux. »

    Aujourd’hui, les historiens, écrivains, journalistes ou documentaristes africains rechignent toujours à s’emparer de l’histoire des tirailleurs. Mais l’expérience de Moustapha Diallo donne pourtant bon espoir : « Les gens sont contents de me voir travailler là-dessus, affirme-t-il, ça intéresse tout le monde. Lors des diffusions de mon documentaire, j’ai toujours reçu un accueil chaleureux. Les gens découvrent beaucoup de choses, et ils sont généralement contents de voir que ça a été fait par un Africain qui vit en Afrique, et pas par quelqu’un venu d’Europe. »

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