Dernières infos
France - 
Article publié le : jeudi 19 septembre 2013 à 23:57 - Dernière modification le : vendredi 20 septembre 2013 à 00:00

Affaire Karim Achoui: un commissaire sur le gril

L'ex-avocat Karim Achoui, à son arrivée au tribunal de Paris, en octobre 2010, lors du procès d’Antonio Ferrara et sept autres accusés.
L'ex-avocat Karim Achoui, à son arrivée au tribunal de Paris, en octobre 2010, lors du procès d’Antonio Ferrara et sept autres accusés.
AFP / FRANCK FIFE

Par Franck Alexandre

Confrontation tendue, ce jeudi 19 septembre aux assises de Paris, le commissaire de police Stéphane Lapeyre était appelé à témoigner. Ce policier, grâce à un témoignage anonyme, a permis d’identifier les auteurs présumés de la tentative d’assassinat contre Karim Achoui. Mais la défense de l’ex-avocat soutient que ce commissaire est le véritable commanditaire de l’attentat. Compte-rendu d'audience.

Lorsqu’il arrive à la barre, le commissaire Lapeyre est d’emblée sur la défensive. Il le sait, il va passer sur le gril. Alors il préfère prendre les devants : « Je n’ai rien à voir avec cette tentative d’assassinat, la partie civile joue un jeu trouble », prévient-il.

Stéphane Lapeyre, 41 ans, commissaire divisionnaire, dirige une brigade de lutte contre les stupéfiants à Nanterre. Cheveux grisonnants, fluet, c’est un homme de caractère rompu à la « cuisine » policière. En 2007, à l’époque des faits, il dirigeait un service de police judiciaire spécialisé dans le grand banditisme à Versailles.

L’homme est au cœur de l’affaire Achoui. A deux titres. Rudy Terranova, l’homme qui a tiré sur Karim Achoui et que ce dernier a formellement reconnu, est l’une des sources du commissaire Lapeyre. Enfin, c’est grâce à un renseignement fourni par l’une des sources du commissaire que les acteurs présumés de la tentative d’assassinat ont pu être identifiés.

Un pro des sources

Stéphane Lapeyre est un expert dans l’art de gérer les sources, les fameux indics de la police. « Les policiers qui gèrent des sources sont rares, explique-t-il à la cour. Cela prend du temps, il faut s’en occuper de jour comme de nuit, il n’est pas rare d’être contacté à deux heures du matin pour gérer un problème, ça m’est encore arrivé hier soir ».

« Quatre, cinq indics par policiers, pas plus », précise le commissaire. Une activité essentielle pour les services de police, le seul moyen d’approcher le grand banditisme. Un système strictement encadré depuis 2004 : les indics sont inscrits sur un le fichier central des sources, ils sont rémunérés en argent liquide lorsqu’une affaire débouche, mais en cas de comportement douteux, ils peuvent être radiés, voire inscrits sur une liste noire.

Rudy l’indic

« La plupart du temps, les indics travaillent pour l’argent, par haine ou esprit de vengeance », souligne Stéphane Lapeyre.

Le commissaire croise la route de Rudy Terranova en 2006. « Il était entendu comme témoin, il avait une bonne connaissance du milieu criminel, les premiers contacts se sont bien passés, j’ai procédé à son immatriculation au bureau central des sources ». Et le commissaire de poursuivre : « Notre collaboration a connu une éclipse puisque fin 2006 Terranova a été incarcéré quatre mois pour une agression physique. A partir de l’été 2007, j’ai eu du mal à le canaliser, il faisait preuve d’instabilité, il devenait incontrôlable et il s’est mis à jouer un double jeu, j’ai pris la décision de la radier à l’automne 2007 et de l’inscrire sur le fichier noir des indics. »

Le commissaire Lapeyre reconnaît cependant que ce fut une bonne source qui lui a permis de réussir quelques belles affaires.

Dans son box, Rudy Terranova fulmine. Physique de lutteur, ce trentenaire est une boule de nerfs et il explose : « Va falloir s’expliquer, ça fait des heures qu’il ment et que je me bouffe les joues ! » « Plus tard », lui répond calmement Xavière Simeoni qui préside les assises.

Rudy Terranova a de bonnes raisons d’être hors de lui, car il joue sa peau. Petit délinquant de banlieue, il a toujours été fasciné par les grands voyous, il aurait voulu être l’un d’eux. Seulement pour les truands, il est désormais une « balance », et dans cet univers cette « trahison » peut coûter la vie.

La théorie du complot policier

Sur le banc des parties civiles, Karim Achoui et ses quatre avocats pensent avoir les armes pour faire chuter le commissaire Lapeyre.

Terranova, tireur présumé et formellement identifié par Achoui, est un indic, cela suffit pour alimenter la théorie du complot chère à Achoui. L’ex-avocat au barreau de Paris est persuadé que le commissaire divisionnaire a ourdi cette tentative d’assassinat pour le punir de ses succès judiciaires dans la défense des grands voyous.

Un feu roulant de questions s’abat sur le policer  : « Quelle est l’identité de votre source qui vous a mis sur la piste des accusés ? » Stéphane Lapeyre : « Je ne peux pas le dire, car elle risque sa vie ».

Mais les avocats, pugnaces, répètent à tour de rôle dix fois la question et poursuivent  :
« En juin 2007, le lendemain de la tentative d’assassinat, Terranova vous appelle à deux reprises, que vous a-t-il dit ? » Stéphane Lapeyre : « Je ne me souviens plus, car des appels j’en reçois plus d’une centaine par jour… » Les avocats, encore : « Terranova, vous avait dit qu’il avait une dette de 50 000 euros auprès de Djamel Hakkar (présumé commanditaire de la tentative de crime, ndlr), dette qui serait effacée s’il exécutait un homme, qu’avez-vous fait ? » Stéphane Lapeyre : « Rien, cette information ne paraissait pas fiable, Terranova était parfois un mythomane ».

Le commissaire divisionnaire ne plie pas, rien ne semble pouvoir l’ébranler. Il livre enfin son intuition : « Je suis convaincu qu’Achoui connaît les vrais commanditaires, dit-il. Il envoie un message aux voyous pour leur dire je ne vous mets pas en cause, je désigne la police, mais ne me menacez plus ».

Karim Achoui, voyant la théorie du complot policier sombrer, veut alors prendre la parole : « Ah non Monsieur Achoui !, le coupe sèchement la présidente Xavière Simeoni, vos quatre avocats se sont suffisamment exprimés… »

tags: criminalité - France - Justice
Réagissez à cet article
Commentez cet article en tapant votre message dans la zone de texte. Le nombre de caractères est limité à 1500 ou moins.
(0) Réaction

Fermer