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    Svetlana Alexievitch: «Je voulais raconter la tentation des grandes idées»

    media L'écrivain bielorusse Svetlana Alexievitch, auteure de « La Fin de l'homme rouge » (prix Médicis essai 2013, élu également meilleur livre de l’année par le magazine Lire). Margarita Kabakova

    Pour son livre La Fin de l'homme rouge (prix Médicis essai 2013, élu également meilleur livre de l’année par le magazine Lire), l’écrivain biélorusse Svetlana Alexievitch a recueilli des centaines de témoignages dans différentes régions de l’espace postsoviétique et créé une encyclopédie de « l’homme rouge ». Cette éternelle « étonnée de l’humain » a essayé d’écouter « tous les participants du drame socialiste » : des bourreaux et des victimes, des dissidents bohèmes et des communistes convaincus. Et à chacun elle demandait : « Qu’est-ce que la liberté ?» Entretien.

    ► Lire aussi : La Biélorusse Svetlana Alexievitch décroche le prix Nobel de littérature 2015

    Comment pourriez-vous définir cet « homme rouge », ce Homo sovieticus comme vous l’appelez dans l’avant-propos de votre livre ?

    Je pense que c’est un homme compliqué. Je veux dire tout de suite qu’il me faisait peur quand je travaillais là-dessus. Car j’ai vécu et je vis toujours avec lui. Parfois, je l’admire puisqu’il savait être grand.

    C’est probablement la seule chose que le pouvoir soviétique a réussie : de créer un nouveau type d’homme. C’est une tentative d’une civilisation alternative qui a fini par un bain de sang. Cet homme nouveau est né d’une envie de rêve. Il a grandi au milieu de la violence : il mourait et il tuait. Lui, ce sont mes parents et c’est moi. Je n’ai pas pu m’en libérer rapidement, même si j’écrivais moi-même les livres qui suivaient le chemin de cet Homo sovieticus. C’est donc un homme très compliqué. Un mélange d’un homme idéaliste et d’un homme déformé par le système totalitaire.

    Après avoir sillonné plusieurs pays de l’espace postsoviétique et avoir entendu des centaines d’histoires, quelles sont les nouvelles facettes de cet « homme rouge » que vous avez découvertes ?

    Premièrement, j’ai compris que dans les années 90 on était idéalistes. Je fais partie de cette intelligentsia libérale, de ces gens qui pendant des décennies étaient assis dans leurs cuisines et rêvaient d’un nouvel avenir. Mais comme nous l’avons su après, nous ne connaissions pas notre propre peuple. Nous pensions qu’une fois libres, nous allions les chasser et que les gens allaient se ruer sur les livres de Soljenitsyne, qu’ils voudraient apprendre la vérité, que nous allions avoir quelque chose d’honnête et de juste. Mais les gens ont couru à côté des livres. Ils ont voulu vivre et tout essayer.

    A l’école, on nous a appris à mourir : pour la patrie, et avant, pour Staline. Ta vie ne coûtait rien. Ainsi les gens ont compris la liberté comme une chance de vivre : voyager, bien manger et porter de jolis vêtements. En même temps, au moment où tout s’écroulait, personne ne pouvait imaginer ce que cela allait donner : des usines fermées, des millions de chômeurs, les systèmes de santé et d’éducation payants.

    Nous qui avons rêvé plus que les autres, nous avons compris que la liberté était une fleur capricieuse. Qu’elle ne pouvait pousser que de nos envies. Le plus important c’est que nous n’avions pas de programme. Nous ne savions pas comment construire cette nouvelle vie. Nous pensions que la destruction était elle-même la garantie d’une nouvelle vie.

    A la place, on a eu une société cruelle dont personne ne voulait. Aujourd’hui, en Russie, en Biélorussie, en Ukraine, dans ces espaces postsoviétiques que je décris nous observons des processus qui font peur. Le pouvoir a choisi le bon vieux chemin. De nouveau la violence, de nouveau « la main forte ». Le pire c’est que l’intelligentsia, nous ne l’aimons pas, mais Poutine n’existe pas par lui-même, c’est une demande de la société. Tout comme Loukachenko. Il correspond aux attentes d’une grande partie de la société. Aujourd’hui, ma génération vit avec le sentiment de défaite. Nous n’avons pas pu, nous n’avons pas fait.

    L’un des thèmes principaux de votre livre c’est la liberté. La liberté qui se retrouve être une « réhabilitation de la mesquinerie ». Pourquoi « l’homme rouge » n’arrive-t-il pas à apprendre à être libre ?

    Je crois que l’on n’a pas l’expérience de la liberté. Les Russes n’ont jamais été libres. Le pouvoir tsariste était un pouvoir autoritaire, le pouvoir soviétique une dictature. Aujourd’hui, quand nos gens commencent à partir en Europe, ils voient que la liberté c’est quelque chose qui se travaille pendant des siècles, qui se façonne. Nous, on ne la connaît pas. La liberté est confondue avec la latitude : je fais ce que je veux. La liberté s’est retrouvée être au-dessus de nos forces. Mais j’espère que c’est temporaire.

    Couverture du livre « La Fin de l'homme rouge ». Actes Sud

    Il est paradoxal qu’un grand nombre de jeunes qui n’ont jamais connu le pouvoir soviétique en soient nostalgiques. Beaucoup disent apprécier Staline. Le culte de la personnalité prend parfois des formes fantastiques dans ces sociétés. Comment l’expliquez-vous ?

    Moi aussi, j’en ai été étonnée quand je travaillais sur mon livre. Même pas étonnée, j’ai constaté que c’était ainsi. Je pense qu’il s’agit de la mémoire familiale. Leurs parents et leurs grands-parents leur ont dit qu’avant c’était mieux. Ils ont vécu cette horreur des années 1990 –  la pénurie, le chômage, l’humiliation – après l’époque soviétique où tout le monde vivait tant bien que mal, mais vivait pareil. Et puis, d’un seul coup, c’était le capitalisme. Personne n’expliquait rien aux gens dont la plupart se sont retrouvés être des perdants.

    On voit aujourd’hui ces inégalités, cette différenciation. Ma fille travaille dans une école à Minsk et elle me dit que maintenant, dès le primaire, les enfants de riches sont séparés des enfants des pauvres. Il est insupportable de voir qu’un enfant pauvre ne peut même pas s’acheter des petits pains.

    L’une de vos héroïnes dit : « On a grandi parmi les bourreaux et les victimes. C’est normal pour nous de vivre ensemble. La vie humaine ne vaut rien, comme en prison ».  Aujourd’hui, après les révélations d’une des Pussy Riot, Nadejda Tolokonnikova sur l'inhumanité des prisons russes, cette phrase résonne particulièrement fort. Cette haine, cette violence extrême, découlent-elles également de la mémoire collective ?

    Je crois que la Russie n’a jamais été autrement. Ce qui se passe aujourd’hui dans les colonies pénitentiaires en Mordovie devait être pareil à l’époque soviétique. C’est la mémoire de la prison, les lois de la prison selon lesquelles on vivait toujours. Dans les années 1990, on ne pouvait pas sortir sans voir quelqu’un de tué, les enfants ont grandi avec. J’ai été frappée par la vitesse avec laquelle les gens ont commencé à tuer. A cette question mes héros répondaient : « c’était toujours ainsi ».

    Nous, nous ne savions pas ce qui se faisait dans la police soviétique, dans les camps soviétiques. C’était caché. Ce qui se passait dans les camps de Staline, nous l’avons appris plus tard.

    Pour moi, c’était très important de trouver les bourreaux. Quand leur temps passe, ils disparaissent sans laisser de traces. Il n’y a que les victimes qui restent et ce sont elles qui racontent. Or les bourreaux sont toujours vivants et on se laisse pénétrer par cet univers toxique de leurs mots, de leurs lois, de leur vision.

    Le chemin du purgatoire est long. Évidemment, il est impossible de le commencer maintenant, au moment où la société est quasi absente. Tout est dispersé. Les gens essaient de s’accrocher à la religion – une sorte de renaissance. Mais je ne crois pas à la foi quand on met d'immenses croix au-dessus des pulls. L’église ne donne pas l’impression de faire partie de la société qui guide le peuple. Les gens sont restés seuls, délaissés.

    Quand on vous lit, on ne peut ne pas penser à la « banalité du mal ». Ces bourreaux sont parmi nous sans qu’on le sache. Vous racontez l’histoire d’une femme qui a fait 17 ans au Goulag. Avant d’y être emmenée, elle demande à sa voisine et meilleure amie de veiller sur sa fille. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle apprend que c’est cette meilleure amie qui l’a dénoncée. Ou une autre protagoniste qui dit que nous ne pouvons pas dénoncer les crimes de Staline, car dénoncer ses crimes c’est aussi juger nos voisins, nos amis et nos familles. Peut-on rompre ce cercle du mal ?

    Le mal chimiquement pur n’existe pas. Le mal est dispersé dans la vie. Si patelin, si présent, il se cache dans des images différentes, parfois dans les images de personnes tant aimées. Pour changer quelque chose… C’était peut-être le moment dans les années 1990 quand on avait l’impression que l’air s’était purifié. Beaucoup de gens dans mon livre se souviennent que même les visages ont changé. Et puis, tout s’est de nouveau refermé, de nouveau ces eaux sombres. De nouveau, les gens ont commencé à se protéger, par le cynisme, par le retrait, par l’exil. Il est impossible de dire ce qu’il faut faire. Il faut changer la vie, mais comment ? Je ne connais pas la réponse. Nous la cherchons tous, nous en avons tous besoin, mais je ne la connais pas.

    Ecouter l'intégralité de l'interview avec Svetlana Alexievitch en russe. 02/12/2013 - par Anna Stroganova Écouter

    Comment vivez-vous aujourd’hui en Biélorussie ? Sentez-vous la pression?

    Je suis protégée par le fait que je sois connue. Malgré tout, je dis ce que je crois nécessaire de dire. Malgré tout, j’écris ces livres. Que ça plaise au pouvoir ou non. Et je sais qu’il y auront toujours des gens qui vont les lire, pour qui ce sera un soutien. Aujourd’hui, il est très important de soutenir les gens. Ils viennent me voir à Minsk et me disent « Cela compte pour nous que vous soyez là, avec nous. Que vous parlez, que vous pouvez parler ».

    Votre livre, La supplication, consacré à Tchernobyl, est toujours interdit en Biélorussie ?

    Oui. Tous mes livres y sont interdits. Aujourd’hui (car Loukachenko flirte de nouveau avec l’Europe), mes livres qui sont sortis en Russie ont été emmenés en Biélorussie, mais… Ma fille qui est professeure dans une école a un salaire de 300 euros. Mon livre coûte 30 euros. Donc, c’est aussi un moyen [de censure, ndlr]… Mais les gens en achètent un à plusieurs, et se le passent ensuite. Mon lectorat principal, les enseignants, les médecins, les représentants de l’intelligentsia sont aujourd’hui la partie la plus pauvre de la société.

    Vous écrivez que vous « cherchez des grains, des miettes du socialisme fait maison ». Pourquoi créer cette « encyclopédie du temps » à partir de la vie privée ?

    Le plus important de ce qui arrive à l’homme se passe chez lui. Je voulais raconter le fonctionnement de ce mécanisme. Car beaucoup croyaient sincèrement au socialisme. Je voulais raconter comment c’était, qui l’apprenait, comment cela venait des parents, des livres.

    En créant cette encyclopédie de vie de « l’homme rouge », je voulais raconter la tentation des grandes idées et qu’elles finissent par un bain de sang. Comme c’était chez nous. Je crois que c’est important qu’on puisse désormais le lire et que cette expérience n’est pas cachée, n’est pas oubliée. Cela doit renforcer notre esprit. On doit savoir de quoi avoir peur, à quoi faire face.

    Dostoïevski écrivait dans son journal qu’un mystère le tourmentait : « combien y-a-t-il d’humain dans l’homme ». Pour moi c’est aussi important. Je me suis dit que c’était la mission d’un écrivain : construire l’homme. Construire ce qui renforce son esprit, ce qui lui parle du danger pour cet esprit. C’est ce monde dans lequel on vit et qui change sans cesse.

    Siegfried Forster / RFI

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    La Fin de l'homme rouge, de Svetlana Alexievitch, éditions Actes Sud, 544 pages, 24,80 euros.

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