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entretiens croisés

Travailler plus ou travailler moins pour relancer l'économie? Une question pas si simple

La construction d'une Alpine, à l'usine Renault de Dieppe, le 14 décembre 2017.
La construction d'une Alpine, à l'usine Renault de Dieppe, le 14 décembre 2017. CHARLY TRIBALLEAU / AFP
8 mn

Selon l’Insee, la France, qui ne tourne qu’à 80% de son niveau d’avant la crise due au coronavirus, va connaître la plus forte récession depuis 1948. Le PIB de l’Hexagone lui devrait chuter « d’environ 20% » au deuxième trimestre 2020. Une situation qui a relancé le débat, très sensible en France, du temps de travail.

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Deux visions s’opposent. D’un côté, certains politiques de droite et think tank libéraux plaident pour une augmentation du temps de travail. De l’autre, quelques personnes issues de la gauche, de syndicats et d'ONG défendent à l’inverse une baisse. Le chômage croissant et la relance économique du pays, touché par la crise due au Covid-19, a ravivé les flammes d’un débat sensible en France : celui sur le temps de travail.

►À lire: Infographie: l'impact du Covid-19 sur l'économie mondiale

Toutefois, si les deux camps ont un avis tranché sur la question, il n’y a pas de remède miracle pour relancer une économie en récession. Éric Heyer, économiste français et directeur du département analyse et prévision à l'OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) depuis décembre 2014 et Nicolas Bouzou, économiste libéral, directeur du cabinet de conseil Asterès et auteur de Le travail est l'avenir de l'Homme expliquent que la question n’est pas si simple et que dans tous les cas, les entreprises disposent d’ores et déjà des leviers suffisants pour agir.

La crise économique due au Covid-19, qui a profondément touché l’économie française et mondiale, a relancé le débat sur le temps de travail des Français. Selon vous, est-il nécessaire de travailler plus pour relancer l’économie française ?

Eric Heyer: Non. Aujourd’hui le problème pour les entreprises ce n’est pas une question de temps de travail mais plutôt une question de carnet de commandes. Le choc sur la consommation n’est pas encore absorbé et si les entreprises ne produisent pas plus aujourd’hui c’est essentiellement en raison d’un choc de la demande. Ce n’est donc pas une question de temps de travail mais bien de consommation et au contraire, augmenter le temps de travail aurait un effet négatif sur l’emploi et renforcerait le problème. Il ne faut surtout pas augmenter le temps de travail au-delà de la durée légale.

Nicolas Bouzou: Cette question doit se négocier au niveau des entreprises. On n’a pas trop l’habitude de faire cela en France mais c’est pourtant la bonne approche. Il existe énormément de dispositifs qui permettent de faire beaucoup plus ou moins que 35 heures. De plus, il y a des entreprises dans lesquelles on a besoin de travailler plus mais il y a aussi des entreprises qui font face à une insuffisance d’activité dans lesquelles il faut travailler moins

En Belgique, les syndicats d’une compagnie aérienne ont proposé de diminuer leur temps de travail et leur salaire pendant trois ans afin de sauver tous les emplois menacés. En Nouvelle-Zélande, la Première ministre a évoqué des jours fériés supplémentaires et une semaine de travail de quatre jours afin de résorber le chômage. Est-ce qu'il faut travailler moins pour que tout le monde puisse travailler ?

Eric Heyer: En période de crise, tant qu’on est dans une insuffisance très forte de la demande, si vous voulez éviter une très forte destruction d’emploi qui serait liée à cette forte chute d’activité, la réduction du temps de travail est une possibilité. C’est d’ailleurs ce qu’on a fait en France. Lorsque vous faites un dispositif de chômage partiel extrêmement généreux et bien vous espérez réduire le temps de travail des salariés sans détruire leur contrat de travail, donc leur emploi. On est bien allé dans une réduction du temps de travail socialisé d’un point de vue des salaires puisque c’est, en France en tout cas, les finances publiques qui ont pris en charge l’intégralité de cette activité partielle.

Tant qu’on reste dans une insuffisance de la demande, si vous voulez limiter l’impact sur l’emploi, réduire le temps de travail est plutôt la bonne façon de faire. Aujourd’hui, on se demande même si oui ou non, la consommation va revenir à un niveau normal donc tant qu’on n’est pas sûr de cela, il faut plutôt réduire le temps de travail.

Nicolas Bouzou: Non, cela ne marche pas car quand on a cette approche malthusienne du travail en fait, on détruit du travail et de la richesse. Le travail ce n’est pas une quantité fixe qui se partage et l’économie ne fonctionne pas comme ça. On peut éventuellement diminuer le temps de travail pendant des périodes extrêmement courtes pour sauvegarder l’emploi car cela permet de réduire la production et les charges des entreprises. Mais au niveau global ça n’a pas de sens, le fait de travailler plus ne prend pas des emplois à ceux qui ne peuvent pas travailler, de la même façon que travailler moins ne rapporte pas d’emploi.

D’ailleurs quand on a fait la réduction du temps de travail en France on a vu qu’il y a eu énormément de créations d’emplois au même moment mais qu’elles n’étaient pas liées à la baisse du temps de travail mais aux mesures d’accompagnement qui avaient été mises en place à ce moment-là. On n’a pas de preuve empirique que la baisse du temps de travail permette de créer des emplois.

De nombreux syndicats et organisations françaises ont ainsi demandé que le temps de travail légal passe à 32 heures par semaine. Cela peut-il être une solution ?

Eric Heyer: Si on réduit à 32 heures mais en baissant les salaires, on peut considérer que ça n’aura pas beaucoup d’incidence car de toute manière les entreprises n’ont pas besoin de beaucoup d’heures de travail tant que l’on n’est pas revenu au niveau normal. Il faudrait plus se demander en période d’activité normale : est ce qu’il y aurait suffisamment d’offres de travail avec cette réduction du temps de travail ? Aujourd’hui on n’est pas obligé d’aller vers ces politiques la et si on devait y’aller il faudrait faire des arbitrages. Est-ce que ça veut dire qu’on partage le travail et donc que les salariés perdent en salaire mais ils maintiennent de l’emploi dans un certain nombre d’entreprises ou alors inversement on maintient le salaire et donc ça fait des coûts supplémentaires pour l’entreprise et donc cela pourrait avoir un impact négatif sur l’emploi.

Nicolas Bouzou: Si vous faîtes la semaine de 32 heures, ça peut être bon pour certaines entreprises mais ça va être très mauvais pour d’autres entreprises. On n’a jamais vu un pays qui sort d’une crise en travaillant moins, ça n’existe pas. S’il y a des entreprises dans lesquelles les partenaires sociaux se mettent d’accord pour décider qu’il faut travailler moins, et donc gagner moins, parce que ça correspond à une logique économique et à une aspiration des salariés qu’ils le fassent. Mais il peut aussi y avoir un consensus pour travailler plus. Il y a un tas de gens qui veulent travailler plus, surtout en France avec notre régime d’heures supplémentaires qui est très avantageux.

Le constat qui consiste à dire que, collectivement, on ne travaille pas assez est tout à fait juste. Ça veut dire qu’on n’est pas assez nombreux à travailler à cause du chômage de masse de la France. Il avait énormément baissé avant la crise, mais évidemment ce mécanisme de baisse a été interrompu par la crise du Covid-19 mais c’est vraiment la clé. C’est la raison pour laquelle il faut vraiment mettre en place en vue de la rentrée de septembre, et notamment à la destination des jeunes, des primes à l’embauche, des exonérations de charge pour faire en sorte qu’il y ait le plus de jeunes possibles qui travaillent.

Finalement, est-ce que la crise doit nous faire réfléchir à notre rapport au travail ?

Eric Heyer: La crise est toujours (l'occasion), et notamment lorsque l’on met l’économie à l’arrêt, de prendre son temps pour (réfléchir à la façon de la faire) redémarrer et s’il n’y a pas dans ce redémarrage une autre voie à prendre que la voie traditionnelle. Il est évident que notre rapport au travail va changer, ne serait-ce que par le fait qu’on a testé en grandeur réelle le télétravail et qu’on se rend compte des avantages et inconvénients de ce dernier. Donc oui, on va se poser des questions, il va falloir prendre un peu tous les éléments positifs de cette crise et les intégrer dans le nouveau quotidien mais attention, il y a aussi des inconvénients et certains verrous à mettre pour ne pas dégrader la situation des salariés.

Nicolas Bouzou: Oui, je pense que cette crise nous fait surtout réfléchir à la façon dont on travaille. Car si vous travaillez bien dans de bonnes conditions avec un travail intéressant et bien payé, sans doute aurez-vous davantage envie de travailler que si vous travaillez dans une entreprise qui ne vous plaît pas dans des conditions qui ne sont pas bonnes. Il y a un superbe enjeu, dont les partenaires sociaux devraient se saisir : c’est la façon dont on travaille.

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