Entretien

Le cacao est trop peu payé pour être durable, selon l’ICCO

Les producteurs ivoiriens de cacao dans une plantation près de Sinfra, région centrale de la Côte d'Ivoire, le 12 octobre 2019.
Les producteurs ivoiriens de cacao dans une plantation près de Sinfra, région centrale de la Côte d'Ivoire, le 12 octobre 2019. ISSOUF SANOGO / AFP

La procédure rebondit aux États-Unis contre les multinationales du chocolat accusées d’avoir encouragé le travail des enfants. Ce sujet continue d’occuper l’actualité malgré les efforts des pays concernés et de l’industrie pour le régler. De même que la déforestation, en particulier en Côte d’Ivoire. Entretien avec Michel Arrion, directeur général de l’Organisation internationale du cacao. L’ICCO regroupe 22 pays producteurs et 29 pays consommateurs. 

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RFI: Travail des enfants, déforestation... Comment le cacao ouest-africain peut-il se libérer efficacement de ces fléaux  ?

Michel Arrion : Il faut absolument faire une espèce de deal en acceptant que toutes les questions de durabilité du cacao qui sont tout à fait brûlantes, en Europe et aux États-Unis, les questions de déforestation, de durabilité environnementale, de travail des enfants, de durabilité sociale, ne sont que le reflet ou l’autre versant de la médaille que sont les prix. Les prix internationaux sont trop bas. Si vous prenez les prix d’aujourd’hui, – 2 000 dollars la tonne –, c’est un tiers des prix du cacao d’il y a quarante ans. Je ne pense pas qu’on pourra jamais augmenter de façon substantielle le prix payé aux paysans, aux petit producteurs, et en même temps aussi donner des revenus supplémentaires aux gouvernements des pays producteurs, avec une taxation raisonnable de la filière, s’il n’y pas place pour précisément une augmentation du prix au producteur et des taxes et de tous les autres coûts.

Je pense qu’il est important d’intégrer dans le coût du cacao le vrai coût, ce qu’on appelle en anglais le true cost ou true price. Cela veut dire intégrer tous les coûts des externalités : le coût de la déforestation, le coût des infrastructures économiques qu’il faut développer dans les régions de production, etc… Et donc si on prend en compte tous ces coûts, on arrive à un prix bien plus élevé, de l’ordre de ce qu’il était il y a quarante ans.

C’est uniquement si on arrive à régler ce problème de prix que l’on pourra en même temps, je pense, trouver une solution aux questions de déforestation et de travail des enfants par exemple. En d’autres termes, la cause profonde des problèmes du cacao, c’est d’abord la pauvreté, c’est d’abord la pauvreté rurale. Et dans les zones cacaoyères, cette pauvreté est due au fait que le cacao est acheté ou vendu à des montants beaucoup trop bas.

Mais en augmentant les prix, ne risque-t-on pas d’encourager la surproduction de cacao ?

C’est un argument très connu. Ceux qui ne veulent pas augmenter les prix disent « attention si vous augmentez les prix vous allez inciter à la production et vous allez enclencher un cercle vicieux : meilleur prix égal plus de production égal excédents égal impact négatif sur les prix qui vont aller à la baisse ».

Quand je dis qu’il faut s’attaquer au prix, il faut bien regarder les deux branches de l’équation d’équilibre du marché : à la fois la demande et l’offre. Il faut augmenter les prix sans augmenter la production. Ou en tout cas ne pas l’augmenter plus que l’augmentation de la consommation et de la demande. Il faut le faire collectivement, mieux connaitre la façon dont on produit le cacao. C’est très compliqué, mais on n’a jamais vraiment coordonné entre tous les pays producteurs les mises en marché.

Il faut aussi des actions plus volontaristes dans le domaine de la promotion de la consommation. Pour la production ivoirienne, si on est aujourd’hui à 2 millions de tonnes, il y a dix ans on était à 1,2 à 1,3 million de tonnes. On a connu ces dix dernières années une grande augmentation. Je ne dis pas qu’il faut produire moins, mais qu’il faut arrêter de produire plus.

Dans le cadre de ces politiques de développement rural et de diversification, il faut mieux organiser la voix des paysans, tout le monde est d’accord là-dessus également. L’un des problèmes du marché mondial du cacao c’est que la production est atomisée en des millions de petits producteurs et vous avez une dizaine d’opérateurs, il y a une asymétrie dans la capacité de négocier sur les prix. Bien sûr il y a des organes régulateurs mais eux-mêmes ont des difficultés à organiser les paysans et à recueillir la voix des paysans qui sont encore très souvent inorganisés. Le mouvement coopératif a encore beaucoup d’avenir mais aussi beaucoup de progrès à faire.

À écouter et lire aussi: Pour être durable, le cacao devrait être payé trois fois plus cher, selon l’ICCO (Chronique des matières premières)

La tentative de former une Opep du cacao menée par la Côte d’Ivoire et le Ghana va donc dans le bon sens ?

C’est une excellente initiative et ça montre le chemin. Mais à eux deux il font 65% et ils continuent à être tributaires des marchés internationaux de Londres et de New York, alors que si on atteignait un pourcentage de 90 à 95 % de l’offre ; là on aurait vraiment un impact sur le marché.

La plupart des pays producteurs reconnaissent que les prix internationaux sont trop bas, ils sont d’accord sur les objectifs et sur les mesures à prendre : de coordination de la mise en marché et de promotion de la consommation, mais on n’est pas encore arrivé à mettre en place un système ou un forum où l’ensemble des producteurs parle d’une seule voix, on en est loin bien sûr.

Quelle forme pourrait prendre cette coordination de mise en marché entre pays producteurs ?

Ça pourrait être des concertations où chacun s’engage à ne pas dépasser certaines quantités, ça peut être des mises en commun de stockages. Il y a 22 producteurs mais il y a 10 ports dans le monde, on pourrait imaginer des stockages stratégiques où plusieurs pays sont en train de stocker. Nous sommes au tout début de ces discussions, je ne peux pas venir avec des propositions concrètes, mais nous allons contribuer à ces réflexions de la manière la plus pragmatique possible.

Tout le monde est d’accord sur les principes, sur l’analyse, sur la nature des problèmes. Mais quand il faut aller à l’étape suivante, se mettre d’accord sur des actions pratiques, c’est beaucoup plus compliqué évidemment.

Mais il faut aller au-delà de l’Opep, souvent pris comme comparaison, parce qu’il ne réunit que les pays producteurs. Il est plus positif de s’engager dans un dialogue entre les pays producteurs et les pays consommateurs. Ce qui est en train de se développer maintenant entre la Côte d’Ivoire et le Ghana d’une part et l’Union européenne d’une part d’autre part. Cette initiative pourrait parfaitement être développée en ajoutant plus de pays producteurs, coté exportation, et plus de pays consommateurs, coté importations.

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Notre organisation, l’Organisation internationale du cacao, précisément rassemble 51 membres, dont 22 pays producteurs, 29 pays consommateurs et avec ça on aurait 90 à 95% du marché du cacao.

C’est une discussion que nous commençons à avoir, que nous aurons au mois d’avril prochain lors de notre prochain conseil, j’ai l’accord des porte-paroles des pays producteurs et consommateurs de mettre le sujet à l’agenda.

Lorsque nous avons adopté notre dernier plan stratégique 2019-2024, dont l’objectif principal est d’augmenter le revenu des producteurs, nous avons évoqué des mesures dans la gestion de l’offre, du développement de la consommation. Il faut traduire les paroles en acte.

Vous avez l’espoir que des mesures concrètes soient mises en œuvre ?

On ne peut qu’avoir l’espoir. Depuis quelques mois les choses bougent. Toutes ces discussions autour de différentiel de développement décent ont obligé les gouvernements et le secteur privé à discuter de ces questions. Quand j’ai pris mes fonctions il y a deux ans et demi, la question des prix était absolument taboue, les industriels ne voulaient pas en parler. Ils se réfugiaient derrière les questions de droit de la concurrence, ils disaient : « On ne veut pas discuter prix, on va nous accuser de violer les règles de la concurrence. » Mais on ne parle pas des prix qu’eux pratiquent sur leur marché. Ce dont on parle, c’est le prix régulé au producteur. Personne ne va reprocher à des entreprises privées de discuter ensemble des prix payés au paysan pour lutter contre la pauvreté.

Pourquoi l’Amérique latine cacaoyère s’en sort elle mieux que l’Afrique de l’Ouest ?

Elle s’en sort un peu mieux, ou un peu moins mal… Mais je ne suis pas sûr que le planteur équatorien soit tellement dans une meilleure position que le planteur ouest-africain. Ce qu’on voit effectivement en Amérique latine, c’est de petites exploitations produire un cacao de qualité supérieure, un cacao fin et aromatique, mais ça représente moins de 10% du marché global.

Je ne pense pas que les solutions liées au développement de super qualités soient vraiment la réponse aux problèmes globaux de la filière. C’est comme si vous disiez que l’on va régler le problème du vin en développant les grands crus. Oui, c’est une solution, mais tout le monde ne peut pas faire de grand crus. Bien sûr, la qualité est une piste intéressante à développer, les marchés européens ou américains sont prêts à payer mieux des cacaos de meilleure qualité tant gustative qu’éthique. Le consommateur européen ou américain est prêt à payer plus cher son chocolat si on lui garantit que le cacao n’est pas produit dans des plantations qui utilisent des enfants ou dans des parcs nationaux. Mais l’augmentation de quantité ou de volumes achetés ne viendra plus des États-Unis ou d’Europe, parce que ces marchés sont saturés. Ce sera marginal.

Aujourd’hui on consomme entre 5 et 8 kg de chocolat par tête d’habitant sur ces marchés alors qu’en Chine ou en Inde, on est à moins de 500 grammes : il y a un énorme potentiel de consommation.

En Amérique latine, la production du cacao est dans les gènes des paysans, ça fait des millénaires. Et le mouvement coopératif existe depuis le XIXe siècle. Les femmes y ont du pouvoir et leur capacité de négociation et de faire valoir leurs droits et leurs intérêts est remarquable. L’argent perçu va au développement du ménage.

La solution est-elle un « différentiel de revenu décent » non plus seulement ivoirien et ghanéen, mais mondial ?

Non, ce différentiel de revenu décent qui a été calculé pour la Côte d’Ivoire et le Ghana n’est pas nécessairement le même partout. Ce n’est que le début d’un long chemin, le début d’un processus et il doit pourvoir être appliqué de manière flexible. Si d’autres pays suivaient cette voie, on parlerait sûrement de montants différents. Donc non, je ne pense pas qu’on puisse rêver d’un DRD mondial ce qui est important surtout c’est de montrer que ce DRD ou ces différents DRD selon les pays devront nécessairement passer par une augmentation globale des prix internationaux. Quand nous parlons des DRD nous parlons des prix payés au paysans, c’est important bien sûr, mais c’est plafonné par les prix mondiaux. Quand vous entendez l’industriel ou le secteur privé dire : « nous ne pouvons plus continuer à payer ce différentiel parce que nous arrivons à un prix de revient trop élevé par rapport au marché », la solution, c’est précisément d’avoir un impact sur le prix du marché et pas de réduire le différentiel.

Le prix du marché, ça ne se décide pas. L’impact sur le marché, c’est mieux adapter l’offre à la demande mondiale, une action doit être aussi menée par rapport à la consommation globale.

Peut-on imaginer que des stockages soient mis en place quand la production est trop importante, comme en ce moment, à cause du Covid qui a fait chuter la demande ?

Ça fait partie de la panoplie de mesures destinées à gérer l’offre. On a parlé des quotas. On peut aussi parler des stockages. Mais c’est compliqué, ça coûte cher les entrepôts, il y a des frais financiers d’entretien et de conservation. Et surtout, si le montant des stocks est connu, c’est très dangereux parce que les acheteurs attendent que vous soyez obligés de vendre et savent combien vous avez de quantités. Parfois le stockage aurait plutôt une tendance négative sur les prix. Si on a des stocks, il ne faut surtout pas le dire.

Il faut donc plutôt agir sur l’offre en diminuant la production ?

Je ne dis pas qu’il faut diminuer la production mais qu’il faut arrêter de l’augmenter chaque année. Pour cela, on mène une politique de développement rural qui promeut la diversité. On essaie de mettre en œuvre des programmes qui augmentent la productivité : on produit autant de cacao mais sur moins d’espace, donc on libère des terres pour des cultures vivrières (riz, tubercules) pour baisser le coût des importations et augmenter les revenus des paysans.

Il faut mettre en œuvre certaines mesures. C’est l’objet principal des discussions entre l’Union européenne d’une part et le Ghana et la Côte d’Ivoire d’autre part. Elles pourraient être mises à l’agenda de notre organisation.Au-delà de l’Union européenne, il y a dans l’Organisation internationale du cacao la Suisse et la Russie. Le grand absent, ce sont les États-Unis. Il faudrait trouver le moyen pour les associer aux discussions : ils représentent un volume important d’importations. Et les grandes entreprises du chocolat sont pour la plupart américaines

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