Travailleurs indépendants : la «gig» economy a-t-elle atteint ses limites?

Un livreur Deliveroo à vélo dans les rues de Londres, le 31 mars 2021.
Un livreur Deliveroo à vélo dans les rues de Londres, le 31 mars 2021. REUTERS - TOBY MELVILLE

La « gig economy » (« économie des petits boulots ») est secouée par de nouveaux soubresauts. Les livreurs de Deliveroo, la plateforme de livraison alimentaire, sont de nouveau appelés à la grève au Royaume-Uni. Depuis son entrée officielle à la bourse de Londres, Deliveroo multiplie les déboires. Son action a chuté de 26% dès le premier jour de cotation. En cause : la polémique autour de la rémunération et des conditions de travail de ses livreurs.

Publicité

« Floperoo », c'est le terme inventé par les analystes financiers pour cette entrée en bourse cauchemardesque de l'action Deliveroo, le 31 mars 2021. Plusieurs poids lourds de la gestion d'actifs ont même refusé de participer à l’opération. Cette déconvenue boursière n'est pas une immense surprise, compte tenu du contexte social de plus en plus délétère qui règne autour de ces plateformes numériques qui accordent très peu -voir pas du tout- de protection sociale à leurs travailleurs. Un modèle économique qui doit encore faire ses preuves et qui s’est construit autour d’une main-d’œuvre facile et précaire.

Pour Christian Dufour, sociologue et spécialiste en droit du travail, ce sont des décennies d'avancées sociales qui sont jetées aux orties, et ces plateformes offrent un véritable miroir aux alouettes pour ces jeunes :

« Ces travailleurs sont en dessous du seuil de pauvreté et n’ont pas les moyens de se protéger contre ce que l’on appelle les risques de la vie : c’est-à-dire essentiellement la santé, mais aussi le chômage, et ne parlons pas de l’assurance vieillesse qui est inexistante ! Ce qu’on leur vend finalement, c’est de l’illusion, et ils l’acceptent car ils ne peuvent pas faire autrement tout en gardant cette idée que ce sont des travailleurs indépendants, ce qu’ils ne sont pas du tout. »

À écouter aussi : Livreurs Deliveroo: rébellion sur deux roues

L'entreprise Uber forcée par la justice française à reconnaître un ancien chauffeur comme salarié

Selon le Bureau international du travail, le profil type de ces travailleurs est celui d’un homme jeune peu diplômé, dont l’âge moyen est de 33 ans et qui gagne à peine sa vie. Les journées de travail font parfois plus de 12 heures, et leur salaire est en moyenne de 4,50 euros de l'heure, selon les syndicats. La demande explose pour la livraison à domicile depuis le début de la crise sanitaire. De quoi rendre ces travailleurs de la deuxième ligne plus visibles.

Leur statut est contesté devant les tribunaux dans plusieurs pays, ce qui force les géants du secteur à s’adapter. Ce fut le cas pour Uber en France dès 2020 : la Cour de cassation a reconnu l’existence d’un lien de subordination entre la plateforme et l’un de ses anciens chauffeurs qui a obtenu le statut de salarié. Isabelle Pontal, avocate en droit social au cabinet FTMS, décrypte : 

« La Cour de cassation a considéré qu’un lien de subordination unissait le chauffeur à sa plateforme car il ne peut pas développer sa propre clientèle, ou prendre d’autres passagers pendant la course. Le chauffeur ne peut pas non plus décider de la course car la plateforme lui dit de se rendre à tel endroit pour récupérer tel passager. La plateforme contrôle aussi l’activité des chauffeurs car à partir de trois refus, elle a le droit de désactiver le compte. Ils sont aussi géolocalisés. »

Le chômage demeure un tremplin à l'ubérisation

Autre victoire en Espagne, où le statut de salarié a aussi été reconnu pour les livreurs de Deliveroo et UberEats. Les entreprises devront cotiser pour leurs travailleurs, qui bénéficieront d’une protection sociale. Ces décisions de justice marquent elles le début de la fin de l'ubérisation de l’économie ?

À lire aussi : en Espagne, les livreurs à domicile seront «présumés» salariés, une première européenne

Pas si sûr, car en Californie, la proposition 22 qui consacre le statut indépendant des chauffeurs a été approuvée à 58% par référendum en novembre dernier. Et selon le sociologue Christian Dufour, tant que le problème structurel du chômage n'est pas résolu, rien ne changera : « Le marché du travail, qui empire, fait que vous avez une masse de salariés, une armée de manœuvre disponible pour que des plateformes de ce type-là se montent et utilisent subtilement un système juridique favorable avec, en France, le statut d’auto-entrepreneur, ou le contrat 0 heures de travail en Grande-Bretagne. Si on a de la chance, ça marche, et après vous couvrez le marché. »

La Commission européenne a lancé le 24 février dernier une consultation des partenaires sociaux. Pour que ces travailleurs à la tâche sortent enfin de cet entre-deux, entre travailleur indépendant et salarié, sans jamais voir les avantages ni de l'un ni de l'autre.

► À lire aussi : Uber accorde aux chauffeurs britanniques le statut de travailleur salarié

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail