Entretien

«Une partie des Salvadoriens ne voit pas ce que le bitcoin va changer pour eux»

Une femme dans une boutique acceptant les Bitcoins dans la ville d'El Zonte au Salvador, le 4 septembre 2021.
Une femme dans une boutique acceptant les Bitcoins dans la ville d'El Zonte au Salvador, le 4 septembre 2021. © MARVIN RECINOS/AFP

Dès ce mardi, les entreprises comme les particuliers du Salvador seront tenus légalement d'accepter les bitcoins aux côtés du dollar comme monnaie légale, au grand dam d'une partie de la population, qui craint de pâtir de l'instabilité de la cryptomonnaie. Trois questions à l'économiste Nathalie Janson, spécialiste du sujet à la Neoma Business School, pour qui ce déploiement grandeur nature du bitcoin sera intéressant à observer.

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RFI : Est-ce que le gouvernement salvadorien va réussir à élargir l’usage du bitcoin ?

Nathalie Janson : C’est la grande question. Le bitcoin (BTC) est en général peu utilisé comme moyen de paiement, alors qu’il a été conçu à l’origine comme une cryptomonnaie par ses concepteurs. On a là une expérience grandeur nature où un pays va adopter le bitcoin comme monnaie légale. Ça veut simplement dire que si un résident de ce pays veut régler un commerçant avec le bitcoin, il en a le droit techniquement.

La distinction entre monnaie légale et monnaie, c’est qu’il y a une obligation de la part de celui qui va recevoir le paiement en bitcoin de l’accepter. Maintenant, compte tenu de la situation, et de la familiarité des Salvadoriens avec le bitcoin, on a l’impression que la cryptomonnaie ne va pas beaucoup être utilisée. Une étude [de l’université Francisco Gavida, NDLR] montre qu’une petite proportion de la population connaît bien la cryptomonnaie. La plupart des gens ne savent ni ce que c’est, ni comment ça marche. Et une vaste majorité rejette tout simplement le projet.

Qu'est-ce qui les inquiète ?

Pour les gens qui en ont entendu parler, ce qui les inquiète, c’est le fait que le bitcoin soit volatile. Il faut savoir que le Salvador est un pays « dollarisé » depuis plusieurs décennies. Une partie de la population ne voit pas ce que cela va changer pour eux d’avoir comme option possible le bitcoin.

Les gens ont peur que leur pension soit payée en bitcoin dans le futur

Le côté rassurant, c’est que pour la vaste majorité, ça ne va pas changer grand-chose dès ce mardi. Ils continueront à recevoir des dollars s’ils en ont envie. Ce qui peut éventuellement changer, c’est que le gouvernement pourrait vouloir payer en bitcoin, puisque cela a été adopté comme monnaie légale. C’est ce qui a provoqué une partie des manifestations : les gens ont peur que leur pension soit payée en bitcoin dans le futur. Ce n’est pas encore à l’ordre du jour.

► Lire aussi : Au Salvador, l'arrivée du bitcoin en tant que devise nationale inquiète

Comment le jeune président peut-il convaincre les Salvadoriens d'adopter le bitcoin ?

Pour les y inciter, il a décidé de donner l’équivalent de 30 dollars en bitcoin à tous ceux qui ouvriraient un « wallet » [portefeuille électronique de stockage des cryptoactifs]. Pour le moment, ce n'est pas la ruée puisque le scepticisme semble dominer.

Techniquement, le bitcoin peut réduire les frais de transaction considérablement

Si jamais il devait y avoir des utilisateurs, il serait intéressant de voir comment en pratique on va faciliter ce passage du dollar au bitcoin en minimisant bien évidemment les frais pour les utilisateurs. C’est vraiment la clé, quand on utilise une monnaie : il faut que l’utilisation soit simple et sans coûts, ou alors très faibles. C’est d’ailleurs l’argument du président salvadorien, quand il évoque le poids des commissions versées sur les transferts des migrants.

Techniquement, le bitcoin peut réduire les frais de transaction considérablement par rapport au système bancaire. C’est vrai sur le papier, mais dans la pratique, quand il y a beaucoup de transactions en bitcoin, il peut aussi y avoir des bouchons qui entraînent une augmentation des coûts de transaction. Il faudra voir comment le gouvernement va déployer son plan d’accompagnement. Il a créé un fonds de 150 millions de dollars pour faciliter l’usage du bitcoin, faire en sorte que le « wallet » puisse être popularisé et utilisé massivement. Ce qui sera intéressant, ce sera de voir l’aspect opérationnel de cette réforme.

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