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Littérature

Yambo Ouologuem: le «Sade» de Bandiagara

Quarante cinq ans après sa première parution, la réédition du roman érotique «Les mille et une bibles du sexe» de Yambo Ouologuem est un véritable phénomène éditorial.
Quarante cinq ans après sa première parution, la réédition du roman érotique «Les mille et une bibles du sexe» de Yambo Ouologuem est un véritable phénomène éditorial. Vents d'ailleurs

Quatrante-cinq ans après sa première parution, le chef-d'oeuvre érotique du Malien Yambo Ouologuem, Les mille et une bibles du sexe*, vient d’être réédité dans la collection «Pulsations» des éditions Vents d’ailleurs. Ce roman raconte une comédie explicitement sexuelle qui se déroule dans les milieux de la bourgeoisie parisienne des années soixante. Loin de la négritude et ses épigones, cette œuvre atypique s’inscrit dans la lignée des Pierre Louÿs, Apollinaire, Robbe-Grillet et voire même du marquis de Sade, le maître absolu du genre érotique. Dialogue sur les enjeux et les motifs de la réédition d’un grand livre méconnu, avec le romancier Sami Tchak** qui a préfacé l’ouvrage en collaboration avec le directeur de la collection Jean-Pierre Orban.

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Pourquoi fallait-il rééditer Les mille et une bibles du sexe ?
Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, parce que c’est un immense texte, qui a été injustement oublié. Lors de sa parution en 1969, l’ouvrage publié sous un pseudonyme est passé quasiment inaperçu. Pourtant, l’auteur qui avait reçu l’année précédente le prix Renaudot n’était pas totalement inconnu au bataillon. Lorsque, quelques années plus tard, Yambo Ouologuem a été accusé de plagiat pour son premier roman Le Devoir de violence (Seuil, 1968),  l’ensemble de son œuvre est passé à la trappe. Moi-même, j’ai découvert ce livre en 2003, lorsque je coordonnais un volume de la revue littéraire Notre Librairie, consacré au thème de « Sexualité et écriture ». J’ai découvert un véritable chef-d’œuvre de l'érotisme qui m’a fait immédiatement penser aux Cent vingt journées de Sodome (composé en 1785 et publié en 1904) du marquis de Sade. Depuis, je milite pour que ce livre soit réédité et réintroduit dans le circuit littéraire. C’est aujourd’hui chose faite grâce à l’initiative des éditions Vents d’ailleurs.

Quelle est la place qu’occupe Yambo Ouologuem dans la littérature africaine moderne ?
Une place fondamentale ! En 1968, il fut le premier africain à remporter un prix littéraire prestigieux, qui a préparé le terrain pour l’accueil et la réception de la littérature africaine en France. Sur le plan personnel, l’homme a connu un destin tragique à cause du plagiat dont il a été accusé par la presse en France, ce qui a débouché sur sa marginalisation

Né à Bandiagara (Mali), Yambo Ouologuem avait 28 ans en 1968 lors de la parution de son premier roman Le Devoir de violence qui a remporté le prix Renaudot.
Né à Bandiagara (Mali), Yambo Ouologuem avait 28 ans en 1968 lors de la parution de son premier roman Le Devoir de violence qui a remporté le prix Renaudot. DR

de la scène littéraire francophone. Quant aux Africains, ils lui en ont voulu d’avoir donné une piètre image du passé de leur continent dans son premier roman qui dénonçait le rôle des Africains noirs dans la traite des esclaves. Il n’empêche que Yambo Ouologuem demeure un grand écrivain, un véritable styliste, mais aussi un iconoclaste qui a permis aux écrivains africains de s’émanciper de l’influence de la négritude et du rapport célébrationnel avec le passé africain que celle-ci avait instauré. Le livre que viennent de rééditer les éditions Vents d’ailleurs vaut autant par l’originalité de son sujet que par son exigence d’écriture.

Que racontent Les mille et une bibles du sexe ?
C’est un récit touffu où il est question de jeux de sexe, de libertinage poussé à ses extrêmes limites et parfois des scènes d’orgies. Le roman se répartit en plusieurs tableaux mettant en scène les ébats sexuels de trois cents couples du monde des affaires, du spectacle et des professions libérales. Leurs expériences sont racontées sous forme de « confessions-poker », prises en charge par un « grand aristocrate parisien » qui, nous laisse-t-on entendre, serait le véritable auteur de ces pages. Cet homme qui se fait appeler Utto Rudolf remet « un manuscrit d’allure pornographique » à un certain Yambo Ouologuem, qui n'est pas l'auteur. Narrateur et protagoniste, ce dernier a pour tâche de réécrire et mettre en forme les témoignages réunis par le personnage de Rudolf sur la société de plaisir que fut la France bourgeoise et aisée au tournant des années 1960. Cela donne un texte audacieux et transgressif, à mi-chemin entre document sociologique et récit de fantasmes et de vices.

En quoi raconter les pratiques sexuelles de ses contemporains est transgressif ?
Ce texte est transgressif à plusieurs titres. Tout d’abord, parce que la littérature africaine est extrêmement pudique en matière de sexe. Les Senghor, les Sembène Ousmane, les Cheikh Hamidou Kane ou les Camara Laye qui ont précédé l’auteur des Mille et une bibles du sexe parlaient rarement du corps, encore moins de la sexualité ou de la pornographie. Au tournant de la décolonisation, l’urgence politique primait sur toutes les autres considérations. Pour les écrivains de l’époque, le désir, le sexe ou l'amour étaient des sujets mineurs qui relevaient plus du divertissement que de l'essentiel. Ils avaient à mon avis tort car je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de plus politique que le sexe. De tout temps, dans toutes les sociétés, la sexualité a fait peur aux puissants qui ne se sont-elles pas empressés de la réglementer ? Enfin, en faisant incursion dans l’intimité de la société française, Yambo Ouologuem défie les règles non-écrites qui régissent à l’époque les relations entre Blancs et Noirs, colonisateurs et colonisés. En tant que Noir et ancien colonisé, sa place est en marge, alors que son texte qui se veut miroir des turpitudes de la société blanche suggère une connaissance intime de ses mœurs et coutumes et cela forcément dérange. D’où le pseudonyme européen que l’auteur s’est attribué afin peut-être d’atténuer le sentiment dérangeant d’être regardé que le public français de l’époque pouvait éprouver à la lecture de ce livre.

Vous dites dans la préface que l’audace d’Ouologuem consistait aussi à s’approprier les genres et les codes littéraires européens pour sortir de son identité africaine étriquée. Ce faisant, n’annonce-t-il pas en quelque sorte la génération d’écrivains contemporains qui se proclament écrivains avant d’être Africains ?
Certes, il y a des résonances contemporaines dans la démarche de Yambo Ouologuem, mais il se distingue des grands écrivains d’aujourd’hui comme Wole Soyinka, Henri Lopes ou Tierno Monenembo qui, contrairement à l’auteur des Mille et une bibles du sexe, ont inscrit leurs œuvres au cœur même de leurs sociétés. Pour ces romanciers, le rejet de l’étiquette étriquée de « littérature africaine » n’implique pas nécessairement l’éloignement thématique, comme cela est le cas pour Yambo Ouologuem qui a été animé par le désir de se faire passer comme un auteur européen. En témoignent le pseudonyme (Utto Rudolf) sous lequel le Malien a publié son roman, mais aussi son style érotico-pornographique dans la plus pure tradition européenne (Sade) ou sa thématique de la quête du plaisir de la bourgeoisie européenne. C’est à la fois une audace et une aliénation de la part de ce natif de Bandiagara.

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* Les mille et une bibles du sexe, par Yambo Ouologuem. Préface de Jean-Pierre Orban et Sami Tchak. Collection «Pulsations», Edition Vents d’ailleurs, 2015, 320 pages, 24 euros.

** Sami Tchak est romancier et essayiste. Son dernier roman L’Ethnologue et le Sage est paru en 2013 aux éditions Odem et son dernier essai La Couleur de l’écrivain date de 2014, publié aux éditions La Cheminante.

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