Ecosse / Histoire

L’Ecosse se réapproprie son histoire noire avec le Black History Month

Effets personnels de Frederick Douglass, militant et abolitionniste américain, à la National Library of Scotland.
Effets personnels de Frederick Douglass, militant et abolitionniste américain, à la National Library of Scotland. RFI / Assa Samaké-Roman

L’écrivain américain James Baldwin disait: « Sache d’où tu viens. Si tu sais d’où tu viens, il n’y a pas de limite à là où tu peux aller ». Cet adage peut s’appliquer individuellement, mais aussi à toute une société. Petit à petit, les Ecossais redécouvrent d’où ils viennent : pas seulement des Vikings, des Irlandais et des quatre coins de l’Europe, mais aussi d’Afrique, d’Asie et des Caraïbes. Cette histoire de l’Ecosse, traversée par des épisodes à la fois glorieux et sombres, est mise à l’honneur avec le Black History Month.

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Partout dans Edimbourg, de grandes affiches attirent le regard et interpellent. « Chers racistes », commence poliment le poster, « votre haine n’a pas de place ici ». Cette campagne de communication, lancée par le gouvernement écossais et la police, encourage à signaler les crimes motivés par la haine, qu’elle soit basée sur la couleur de peau, la religion, le genre, l’orientation sexuelle ou le handicap. Preuve que si d’un côté l’Ecosse veut se présenter comme une nation inclusive et respectueuse des différences, elle aussi, malgré tout, a encore du chemin à faire.

C’est pour avancer petit à petit sur ce chemin que tous les mois d’octobre depuis 18 ans, l’Ecosse met en lumière une partie de son histoire encore trop méconnue. Black History Month donne à chacun, pendant un mois, l’occasion de célébrer les réussites, découvrir les récits, et commémorer les épreuves des minorités noires de la nation, grâce à un riche programme d’expositions, de discussions, de visites et de performances artistiques. C’est aussi une opportunité de démontrer que la nation écossaise, loin d’être singulière et uniforme, est depuis très longtemps un kaléidoscope d’expériences et de vécus complexe.

Remettre la diaspora au centre de la communauté

Parmi les événements les plus intéressants, figure l’exposition Herstory Woven en partenariat avec KWISA, l’association des femmes africaines en Ecosse, qui invite à la réflexion sur le rôle des femmes d’origine africaine dans le mouvement des suffragistes. L’exposition se veut interactive : les visiteurs sont encouragés à ajouter un morceau de tissu, tartan ou wax, laine ou coton, à un canevas géant, symbole de la multiplicité de l’Ecosse.

Pour Mukami McCrum, présidente de l’association, c’est « une œuvre merveilleuse, avec toutes ces couleurs ». Elle estime que l’histoire de ces femmes mérite d’être mieux connue. « Nous avons été marginalisées pendant trop longtemps. Avec cette exposition, nous voulons nous remettre au centre de la communauté, montrer que nous avons contribué aux mouvements politiques et sociaux, de telle sorte que notre histoire devienne une partie de l’histoire de tout le monde ».

Laura Bilton, coordinatrice du projet de l’exposition avec KWISA, rajoute : « c’est vraiment bien que l’exposition se fasse dans le musée du peuple d’Edimbourg. Nous sommes là, nous sommes aussi le peuple. Mais le fait que nous ayons besoin d’avoir un mois consacré à l’histoire des Noirs montre que l’on a du chemin à faire. Nous voulons donc lancer un débat sur la place des femmes africaines. Nous ne sommes pas invisibles, mais nous n’avons pas été incluses ».

Avec l’art, KWISA ambitionne de changer les perceptions des gens sur la société dans laquelle ils évoluent, notamment en remettant en question les stéréotypes appliqués aux femmes noires. « Nous ne nous présentons pas comme des individus exotiques, mais comme des personnes modernes qui vivons dans un monde moderne ». C’est un rôle vital de l’exposition, selon Laura Bilton : proposer un regard positif sur les femmes africaines, au-delà des récits majoritaires des heurts et souffrances des femmes noires.

Une amnésie nationale sur l’esclavage et la colonisation

Cela ne veut pas dire que l’Ecosse n’a plus de problème de racisme, au contraire. Maureen McBride, sociologue et co-autrice de l’ouvrage No Problem Here - Understanding Racism in Scotland, souligne qu’il est « facile d’être complaisant. On parle souvent de notre progressisme et cette rhétorique est soutenue par les politiques de tout bord. On se dit souvent que la situation est meilleure que dans le passé, et que c’est pire ailleurs dans le Royaume-Uni. Mais si on prend le gouvernement conservateur [de Theresa May, à Londres] comme comparaison, on place la barre très bas », plaisante-t-elle. « Pour avancer, il faut que nous regardions dans les yeux notre rôle dans l’impérialisme britannique ».

L’Ecosse est aux prémices de cette conversation. Jusqu’à très récemment, l’Ecosse était frappée de ce que les historiens comme Sir Tom Devine ont appelé une amnésie nationale. Mais ce tabou est en train de tomber, lentement. En septembre, l’université de Glasgow a publié un rapport, fruit de deux ans de travaux, révélant que l’institution s’était considérablement enrichie avec le commerce des esclaves. Conséquence : l’établissement entend mettre en place un programme de réparations, comprenant la création d’un mémorial aux esclaves, d’un centre d’études consacré à l’esclavage et de liens académiques avec les universités basées dans les Caraïbes.

Récemment, Sir Geoff Palmer, le premier professeur d’université noir en Ecosse, a également contribué à révéler le rôle de la nation dans la colonisation et la manière dont elle a prospéré grâce à l’esclavage.

Un des symboles les plus marquants de cette prise de conscience progressive est sans doute la statue de Henry Dundas, qui s’élève sur un piédestal de 40 mètres au cœur de la Nouvelle ville d’Edimbourg, construite à partir du XVIIIe siècle, appelée ainsi par opposition à la Vieille ville médiévale. Le vicomte de Melville, l’un des hommes les plus puissants de la nation à la fin du XVIIIe siècle, a déployé toute son énergie à empêcher l’abolition de l’esclavage. Plutôt que de détruire le monument, la municipalité de la capitale envisage de changer la plaque commémorative, qui omet cette partie cruciale de l’histoire.

« Nous ne sommes pas une nation qui met la poussière sous le tapis », déclare Sir Geoff Palmer, membre du groupe chargé de réécrire la plaque, qui compte également un descendant de Henry Dundas. « Nous essayons de regarder ce qui s’est fait de mauvais dans le passé, et nous essayons de le corriger ».

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