Anniversaire des indépendances africaines/Cameroun

Manu Dibango : «Il y a des moments où tu es toi, où tu es camerounais, où tu es africain».

Le saxophoniste camerounais Manu Dibango.
Le saxophoniste camerounais Manu Dibango. AFP

Manu Dibango, le célèbre saxophoniste camerounais et père du Soul Makossa, a débuté sa carrière à l’aube des indépendances des anciennes colonies françaises d’Afrique. Il se souvient de cette période euphorique où tous les rêves étaient permis." > Manu Dibango, le célèbre saxophoniste camerounais et père du Soul Makossa, a débuté sa carrière à l’aube des indépendances des anciennes colonies françaises d’Afrique. Il se souvient de cette période euphorique où tous les rêves étaient permis.

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RFI: Manu Dibango, il y a cinquante ans, le Cameroun accédait à l’indépendance. Quel est votre souvenir de ce 1er janvier 1960 ?  

Manu Dibango : J’étais à Bruxelles, j’étais déjà musicien professionnel, je jouais aux Anges Noirs, là, où allaient les gens de la « table ronde » du Congo d’ailleurs, les Lumumba, les Kalongi. Ils discutaient politique la journée et le soir,  ils venaient aux Anges Noirs. J’ai assisté à cette fête de très loin. J’avais 24 ans mais j’étais très heureux, parce que jusque-là, de toute façon, nous étions Français.

A partir de 1960, on a changé de passeport. Les consulats se sont mis en place. Toute la stratégie diplomatique a commencé à se mettre en place. Dans ma démarche, c’était normal que je devienne Camerounais. Je n’étais pas calculateur. J’étais musicien, c’est ce qui m’intéressait. La musique m’intéressait et puis la fierté d’être enfin Camerounais. On avait vingt ans ! C’est l’âge des passions.

RFI : Avez-vous eu envie de rentrer au Cameroun pour voir matérialiser cette indépendance ?  

M.D. : En fait,  j 'ai fêté l’indépendance de la Côte d’Ivoire, le 4 août 1960. Mes amis n’étaient pas camerounais à l’époque. Ils étaient ivoiriens. On a été invité par Houphouët-Boigny à l’Assemblée nationale en Côte d’Ivoire. C’est la première fois que je remettais les pieds en Afrique. Parce que je suis arrivé en France en 1949 !

Donc, je suis allé en Côte d’Ivoire et quand on a fêté ça, je me suis dit : tiens, je vais aller au Cameroun, c’est pas loin. C’est la première fois que je remettais les pieds au Cameroun depuis 1949. Mais quand je suis arrivé au Cameroun, il y avait la guerre civile, il y avait le couvre-feu. Enfin, il y avait tout ce qu’on n’a pas connu en Côte d’Ivoire.  Le 1er janvier, on était heureux d’être indépendant  mais on a connu tout de suite des problèmes de guerre. C’était morose. Une déception extraordinaire.

Tu sais, quand tu retournes chez toi la première fois, avec les souvenirs d’enfance, que tu pars de chez toi à 15 ans et tu reviens, en étant déjà un homme... Et puis, tu ne peux pas sortir. Les gens ne pouvaient plus rouler à partir de 18h ; il fallait descendre de vélo et avoir son vélo à la main, sinon on tirait. C’était terrifiant. Pour la première année de l’indépendance du Cameroun, ça tirait partout. 

RFI : Difficile dans ces conditions de rêver d’un avenir pour son pays, pour son nouveau pays. Vous aviez des rêves et des espoirs pour le Cameroun. Quels étaient-ils ? 

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© J-B. Pellerin

M.D. : Moi, j’avais la musique évidemment. Mon problème, c’était de rentrer au pays, d’ouvrir un conservatoire, former des musiciens... 

RFI : Est-ce que les dirigeants camerounais étaient admirés à l’époque ? 

M.D. : Les dirigeants c’était le président Ahidjo. Il était craint. Quand il y a du terrorisme, quand les gens se cachent dans la forêt... l’admiration, ça vient plus tard. Sur le moment, c’était plutôt une question de survie. Une politique plutôt dépressive. C’était l’époque de la lutte, de la survie et construire une nation, ce n’était pas évident. Il y avait cette phase sanglante à traverser avant qu’on commence réellement à avoir une idée d’un pays, d’un drapeau. Tout ça, c’était sur papier mais le vivre tous les jours, ce n’était pas encore limpide.

RFI :  On dit souvent que la colonisation est aussi une forme d’aliénation et de domination sur les esprits. Est-ce que vous diriez aujourd’hui que les Camerounais ont su dépasser cet aspect d’aliénation coloniale et retrouver leur propre identité ?  

M.D. : Aliénations parce qu’on était allemand d’abord, ensuite français, et ensuite anglais ? Quand il y a un match de football ici, c’est incroyable, tout le monde est d’accord. Il y a des moments où tu es toi, camerounais, quand il y a des grands événements. Il y a des moments où tu es uniquement ethnique. Il y a des moments où tu es Africain. Ce sont des cercles qui se superposent. Mais il y a un sentiment de fierté extraordinaire. 

RFI : Cinquante ans après l’indépendance, Manu Dibango, diriez-vous qu’une identité camerounaise a émergé ? 

M.D. : Oui, absolument . Ça quand même, ça se voit, ça se sent. Quand vous voyez la quantité de mômes chanter, à tue-tête.... Ils sont en harmonie avec leur contexte. Le contexte, c’est de former tous ces gens-là à penser camerounais. 

RFI : Qu’est-ce qui vous rend le plus fier aujourd’hui, quand vous voyagez au Cameroun et quand vous regardez votre pays avec votre expérience et votre vie derrière vous ?  

M.D. : Je vois que les choses avancent. On peut discuter du tempo. Les tempos ne sont pas les mêmes selon les régions mais le tempo a plutôt tendance à s’accélérer. 

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