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Anniversaire des indépendances africaines

Afrique: état des lieux de la démocratie

Une femme dépose son bulletin dans l'urne au cours d'une élection présidentielle à Bamako.
Une femme dépose son bulletin dans l'urne au cours d'une élection présidentielle à Bamako. AFP

Cinquante ans après les indépendances, la démocratie peine à se généraliser sur le continent africain. Le multiplartisme est, certes, désormais inscrit dans la plupart des consitutions et même les régimes les plus rigides cherchent à se donner une façade de pluralisme politique. Mais les résistances sont encore nombreuses. 

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Article publié en avril 2010, à l'occasion du cinquantenaire des indépendances africaines

1960, année d’espoir pour des millions d’Africains. Dix-sept pays obtiennent leur indépendance, pour majorité dans l’ancien empire français, mais aussi britannique et belge. Même si cette accession à la souveraineté s’accompagnera souvent du maintien de relations très étroites, voire néocoloniales, avec l’ancienne métropole, en particulier dans les États francophones, c’est un moment historique.   

 A l'exception du Cameroun, engagé dans une sanglante répression contre les nationalistes de l’Union des populations du Cameroun (UPC), une forme d’euphorie règne dans les pays nouvellement indépendants. « Ensemble, mes frères, mes soeurs, nous allons entamer un nouveau combat, un sublime combat qui conduira notre pays à la paix, la prospérité et la grandeur. Ensemble, nous allons établir la justice sociale et assurer que chacun reçoive le juste paiement de son travail », lance Patrice Lumumba, Premier ministre de l’ex-Congo belge, le 30 juin 1960, à Léopoldville, dans un discours d‘anthologie devant le roi des belges. Le sentiment général est qu'une nouvelle ère a commencé. 

L’ère des partis uniques 

Mais l’espoir de l’avènement de nouvelles nations démocratiques est de courte durée. Au fil des années soixante, la plupart des jeunes États d’Afrique subsaharienne basculent dans des régimes de parti unique. Le rêve de Patrice Lumumba est brutalement brisé, lorsqu’il est arrêté puis assassiné, en janvier 1961, ouvrant la voie à la dictature du colonel Joseph Désiré Mobutu.  Au Togo, Sylvanus Olympio, premier président du pays, est tué en janvier 1963. Quatre ans plus tard, Gnassingbé Eyadema, qui participé à son élimination, prend le pouvoir et dissout les partis politiques. Partout triomphe le monopartisme, souvent au nom de la lutte contre le tribalisme ou de la nécessité de confier le sort du pays à un « homme providentiel », censé amener son peuple sur la voie du développement. C’est le temps du culte de la personnalité. En Côte d’Ivoire, on célèbre « Nanan Houphouët », le « bélier de Yamoussoukro », « l’homme de l’abolition du travail forcé », « sage de l’Afrique ». Les Guinéens doivent chanter les louanges du « Chef suprême de la Révolution » Sékou Touré qui impose une régime sanguinaire, tandis qu'on assistera durant la décennie suivante à des dérives absurdes en Centrafrique, où Jean-Bedel Bokassa se fait courronner empereur, avec la bénédiction de la France. Dans la grande majorité des États africains, la critique du pouvoir en place est désormais bannie et, à des degrés divers, la dictature devient la règle.

 

Même des pays phares comme le Sénégal succombent à la tentation du raidissement. En 1962, Léopold Sedar Senghor fait ainsi emprisonner son Premier ministre Mamadou Dia pour tentative de coup d’Etat. En 1974, le poète-président sera néanmoins le seul de ses pairs d’Afrique francophone à accepter une ouverture limitée, avec notamment l’autorisation du Parti démocratique sénégalais d’Abdoulaye Wade.

 

Années 90 : « le printemps démocratique »

 

L’Afrique « n’est pas mûre pour la démocratie », dira plus tard le président

français Jacques Chirac. Pourtant, dès que la porte s’entrouvre, les partisans du multipartisme s’engouffrent dans la brèche. En 1989, la fin de la guerre froide, jusque-là prétexte aux soutiens occidentaux à des régimes totalitaires, puis le célèbre discours en faveur du multipartisme, prononcé par François Mitterrand au 16e sommet France-Afrique de la Baule en 1990 (19-21 juin 1990), contribuent à desserrer l’étau. 

 

Le début de la décennie 90 est donc un nouveau moment d’espoir. Un peu partout, des présidents tout-puissants sont obligés de lâcher du lest. Dans le meilleur des cas, ils quittent leur siège au terme de scrutins démocratiques (Kenneth Kaunda, en Zambie, 1991 , André Kolingba en République centrafricaine, en 1993, Didier Ratsiraka, Madagascar, 1993) ou à la suite de conférences nationales (Mathieu Kérékou, Bénin, 1990, Denis Sassou-Nguesso, Congo-Brazzaville, 1991, Ali Saibou, Niger, 1991-1993). Parfois ce sont des militaires qui jouent les arbitres, contraignant les dictateurs à quitter le pouvoir pour permettre la tenue d’élections libres (Amadou Toumani Touré au Mali). Dans de nombreux cas aussi, le multipartisme est instauré, en réalité, pour permettre à l’ancien parti unique de rester aux affaires (Togo, Guinée, Côte d’Ivoire, Cameroun, Sénégal, Mauritanie, Gabon, Zaïre, Kenya, Tanzanie). Dans certains pays, le pouvoir change de mains par la force (Tchad), voire au cours d’une sanglante guerre civile (Liberia).

 

Même si le niveau de démocratisation est inégal, le sentiment, à l’époque, est que l’État de droit et la démocratie ont fait un bon en avant au sud du Sahara. De nombreux pays adoptent de nouvelles constitutions, le plus souvent par référendum, instituant - ou rétablissant - les principes d’une démocratie libérale, respectueuse des droits et libertés, prévoyant même parfois un statut pour l’opposition (1). Certains se risquent, alors, à qualifier ces changements d’irréversibles. D’autant qu’au même moment, le régime d’apartheid sud-africain s’essouffle et libère le plus célèbre prisonnier politique du monde, Nelson Mandela, tandis que la Namibie, ex-satellite de Pretoria accède à l’indépendance

Nouvelles désillusions 

Dès le début des années 90, interviennent pourtant une succession de régressions démocratiques, en particulier en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs.

En octobre 1993, Melchior Ndadayé, premier président librement élu du Burundi est assassiné. La même année, le Congo-Brazzaville connaît la première d’une succession de guerres civiles meurtrières.

Le pire est à venir, avec le génocide rwandais d’avril 1994, le premier reconnu comme tel depuis la shoah, qui fait 1 million de morts. Deux ans plus tard, le régime de Mobutu Sese Seko au Zaïre voisin, en pleine déliquescence, tombera comme un fruit mur sous l’assaut des rebelles de Laurent Désiré Kabila, soutenu par les troupes rwandaises. Mais le nouvel homme fort du pays, renommé République démocratique du Congo, fait immédiatement face à des soulèvements armés, entraînant l’intervention militaire d’au moins quatre États de la région (Rwanda, Ouganda, Angola, Zimbabwe) aux côtés des différentes factions , avant d’être assassiné le 16 janvier 2001.

Le 24 décembre 1999, la Côte d’Ivoire bascule à son tour dans une longue phase d’instabilité, avec le coup d’État qui porte le général Gueï au pouvoir, suivi du déclenchement d’une rébellion armée le 19 septembre 2002 qui entraîne la partition du territoire et une interminable situation de ni guerre ni paix.

Au Kenya, qui semblait sur le chemin de la démocratie, la réélection de Mwai Kibaki, en décembre 2007, est accueillie par des sanglantes émeutes opposant ses partisans et ceux de son adversaire Raila Odinga, faisant plus de 1000 morts et 300 000 déplacés.

Plus à l’Est, la Somalie vit dans le chaos, depuis la chute de Syad Barré en 1991, tandis que l’Éthiopie ne connaît qu’une façade de démocratie et l’Érythrée une véritable dictature.

En août 2008, Sidi Cheikh Abdallahi, premier président démocratiquement élu de Mauritanie, est renversé, par le général Abdel Aziz. Le 23 décembre suivant, le président guinéen Lansana Conté meurt. Il est immédiatement remplacé par une junte militaire dirigée par le capitaine Dadis Camara, au bilan catastrophique en matière de droits humains, avant d'être de facto écarté du pouvoir, quelques mois plus tard.

En mars 2009, le président bissau-guinéen, Nino Vieira, et son chef d’état-major des armées sont assassinés coup sur coup, au moment où le pouvoir et l'armée sont gangrénés par le trafic de cocaïne, dont le pays est devenu une plaque tournante.

Dans l’océan Indien, Madagascar vit depuis mars 2009 avec un président de facto, Andry Rajoelina, après le départ forcé de Marc Ravalomanana du pouvoir. Au Niger,  l'obstination du président Tanja à modifier la constitution pour prolonger son mandat, puis à organiser des législatives en dépit des pressions régionales et internationales a conduit à son renversement par les militaires en février 2010

Autre déception pour ceux qui pensaient voir fleurir la démocratie dans l’ensemble du continent, un grand nombre de chefs d’État sont revenus sur une des mesures fortes prise au début des années 90, consistant à limiter le nombre de mandats présidentiels. Dernier exemple en date: Djibouti, où le Parlement a autorisé, le 19 avril 2010, le président Omar Guelleh à briguer une troisième mandat en 2011. Cette tendance s’accompagne d’une autre pratique de plus en plus en vogue qu’est la transmission familiale du pouvoir. Au Togo, c’est Faure Gnassingbé, l’un des fils de feu Gnassingbé Eyadema qui lui a succédé, tandis qu’au Gabon Ali Bongo a été « naturellement » choisi par le parti au pouvoir pour se présenter à la présidentielle à la mort de son père, Omar Bongo. Et d’autres chefs d’État nourrissent des projets similaires pour leur progéniture, à commencer par le président sénégalais, qui a fait de son fils Karim un super-ministre, tout en ne cachant pas son désir de le voir lui succéder un jour.

Un nouvel espoir?

Cinquante ans après les indépendances, le chemin vers une généralisation de la démocratie au sud du Sahara est donc plus long qu’espéré. Pour autant, il y a tout de même des signes d’espoir.

En 2002, au Mali, Alpha Oumar Konaré a passé la main à Amadou Toumani Touré, conformément a une promesse faite de longue date de respecter la limitation à deux mandats présidentiels inscrite dans la constitution. Et Amadou Toumani Touré s’apprête manifestement à en faire de même. 

En décembre 2008, au terme de deux mandats consécutifs le président ghanéen, John Kufuor, a lui aussi quitté le pouvoir, comme l’avait fait huit ans plus tôt, Jerry Rawlings. Et c’est l’opposant John Atta Mills qui a remporté la présidentielle face au candidat du parti au pouvoir Nana Akufo-Addo.

En 2006, le Bénin voisin a connu sa troisième alternance depuis 1991, avec l’élection de Yayi Boni.

Depuis l’élection de Nelson Mandela en 1994, puis de ses successeurs Thabo Mbeki et Jacob Zuma, l’Afrique du Sud a montré que le régime d’apartheid pouvait laisser place à une démocratie multiraciale.

Le Botswana voisin est l’une des démocraties les plus stables du continent. Même s’il n’a pas connu d’alternance démocratique, le Mozambique est sorti avec succès de deux décennies de conflit fratricide en 1993.

En Afrique de l’Ouest, deux pays meurtris par des guerres civiles particulièrement violentes – la Sierra Leone et le Liberia- ont retrouvé la paix et des régimes plus démocratiques. Le Libéria, notamment, est dirigé par une femme Ellen Johnson Sirleaf, élue fin 2005, tournant la sanglante page Charles Taylor, poursuivi devant la justice internationale.

Malgré bien des imperfections, le Nigeria a de son côté renoué avec la démocratie, après une succession de régimes militaires, avec l’élection en 1999 d’Olusegun Obasanjo, puis de son successeur Umaru Yar’Adua en 2007.

 

A la différence des trente premières années suivant les indépendances, la communauté internationale est plus active face aux violations des droits de l’homme ou des règles démocratiques, même si les associations de défense des droits humains jugent cette activisme insuffisant.

 

Sur le plan continental, en 1999, l’Organisation de l’unité africaine a adopté le principe d’exclusion des États ou un gouvernement se seraient emparés du pouvoir par la force.  En 2001, les quinze pays membres de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont adopté un protocole sur le la démocratie et la bonne gouvernance qui impose à ses membres le respect des principes démocratiques et interdit de réformer la loi électorale de manière substantielle sans le consentement d’une large majorité des acteurs politiques, dans les six mois précédant les élections. Depuis 2000, et les accords de Cotonou régissant les relations avec les pays d’Afrique Caraïbes Pacifique, l’Union européenne peut suspendre tout ou partie de son aide, en cas de non respect des droits de l’homme, de la démocratie ou de la bonne gouvernance.  L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), suivant l’exemple du Commonwealth, a durci le ton vis-à-vis des membres.  Dans ce contexte, la Cour pénale internationale a ouvert plusieurs procédures contre des responsables politiques ou de mouvements armés africains.  

 

Toutefois, ces instruments sont utilisés de manière inégale. Ainsi la CEDEAO a suspendu le Niger en octobre 2009  pour sanctionner les dérives du régime du président Tandja. De même,  l’OIF avait suspendu la Mauritanie, après le coup d’État du général Abdelaziz. Mais à l’inverse l’Union africaine a fait corps autour du président soudanais el-Béchir, frappé d’un mandat international de la CPI et a hésité à faire pression sur le président Mugabe au Zimbabwe, lorsque son régime s’est radicalisé.

 

(1) Démocratie en Afrique : succès et résistances, Babacar Guèye, in Revue Pouvoirs, n°129, Paris, 2008 

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