Anniversaire des indépendances africaines

Daniel Abwa : «Je ne sais pas si c’est l’alternance qui permettra au Cameroun de se regarder en face»

© Ministère de la Culture du Cameroun.

Daniel Abwa est historien et dirige le département d'histoire de l'université de Yaoundé. Il a publié en mars dernier, Cameroun : histoire d’un nationalisme, 1884-1961 (éd. Clé). Daniel Abwa plaide en faveur de la réalité historique et de son acceptation par tous.

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RFI : Le Cameroun est devenu indépendant le 1er janvier 1960 et pourtant vous fêtez le cinquantième anniversaire ce jeudi 20 mai. Pourquoi ?

Daniel Abwa : Parce que le Cameroun a connu beaucoup de rebondissements. Le 1er janvier 1960, effectivement, le Cameroun français est devenu indépendant, mais le 1er octobre 1961 c’est l’indépendance du Cameroun sous tutelle britannique et les deux pays acceptent de fédérer le même jour pour créer la République fédérale du Cameroun. Il se trouve seulement que Ahidjo a continué une politique d’unification qui a abouti au référendum du 20 mai 1972, qui a été décrété jour de fête nationale. Par ce référendum, les Camerounais se sont prononcés pour passer de la fédération à l’unification.

RFI : Donc, le 1er janvier c’est le jour de l’indépendance des francophones, le 1er octobre, celui de l’indépendance des anglophones, et le 20 mai c’est l'anniversaire de l’État unitaire francophone-anglophone.

D.A. : ...c’est l’État unitaire du Cameroun.

RFI : Deux jours avant cet anniversaire, le chef de l’État Paul Biya a fait un discours, mais beaucoup de gens ont remarqué qu’il n’a pas cité un seul des noms des pères de l’indépendance ; ni Ruben Um Nyobe , ni André Marie Mbida, ni Ahmadou Ahidjo. Pourquoi ce silence ?

D.A. : Je crois qu’il a raison, parce que la liste serait longue. Si on devait tous les citer… Parce que tous ces noms que vous citez … chacun peut mettre une étiquette sur chacun d’eux, sans pour autant dire que celui-ci est nécessairement nationaliste. Le président a fait preuve de prudence, en ne citant aucun nom, et par rapport à l’histoire du Cameroun qu’on connaît assez controversée, je ne crois pas qu’il ait eu tort d’être aussi prudent.

RFI : Oui, mais il aurait quand même pu citer le nom de son prédécesseur, Ahmadou Ahidjo ?

D.A. : C’est à lui qu’il faut poser la question. Moi, je ne peux pas savoir pourquoi il n’a pas cité le nom de son prédécesseur.

RFI : N'est-ce pas le signe que les plaies ne sont pas cicatrisées, vingt-six ans après la tentative de retour d’Ahmadou Ahidjo par la force ?

D.A. : Vous savez, il y a beaucoup de plaies qui ne sont pas cicatrisées au Cameroun. C’est pour ça que je suis de ceux qui prônent une réconciliation des Camerounais avec leur histoire. Parce que quand vous ne citerez que cette plaie… il y en a bien d’autres. On pourra vous citer que Ahidjo lui-même ne s’est pas réconcilié avec les autres.

À écouter "Revue de presse Afrique"
20 mai 2010. La conférence Africa 21 et le cinquantenaire à Yaoundé.

RFI : Alors en effet, l’épisode le plus douloureux c’est bien sûr les premières années, les années 60, avec cette terrible répression contre les «upcistes» [ les membres de l'Union des populations du Cameroun. NDLR],  . Est-ce que ce n’est pas la plaie la plus difficile à cicatriser ?

D.A. : C’est la plus difficile, parce que chacun dans ce pays a ses morts de l’indépendance. Et ces morts qui ne sont pas totalement reconnus publiquement, des morts qui sont un peu dans l’anonymat, et ça fait suffisamment mal de ne pas voir ceux qui ont sacrifié leur vie, nommément appelés. Ca fait mal. Mais cette cicatrisation commence quand même à connaître quelques évolutions. Je voudrais quand même saluer la décision qui a été prise tout récemment, de faire des obsèques nationales à un ancien «upciste», Ndeh Ntumazah qui vient d’être enterré avec les honneurs dus à son rang. Je crois que pour notre pays c’est la toute première fois que le président Biya a décrété des obsèques nationales pour lui.

RFI : Mais est-ce qu’il n’y a pas encore beaucoup d’efforts à faire pour que le Cameroun soit en paix avec lui-même ?

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© J-B. Pellerin

D.A. : Il y a encore beaucoup, beaucoup d’efforts à faire. Il faudrait qu’il n’y ait pas de rejet. Je ne pense pas que ceux qui ont voulu cheminer avec la France, [l'ont fait] dans l’intention manifeste de trahir le pays. Je ne le pense pas. Peut-être qu'ils croyaient qu’en faisant cela, ils sauveraient beaucoup de vies humaines... on peut l’expliquer de cette manière. [Il faudrait] que ceux qui ont collaboré, qu’on dise qu'ils ont collaboré, mais l’indépendance est quand même venue et  ceux qui ont lutté, qu’on dise qu'ils ont lutté, et grâce à eux l’indépendance est venue....  [En le disant], ça permettra à chacun de se mettre dans le moule de l’histoire de ce pays.

RFI : Beaucoup disent que le Cameroun ne regardera pas son histoire en face tant qu’il n’y aura pas eu d’alternance. Qu’est-ce que vous en pensez ?

D.A. : Je ne sais pas si c’est l’alternance qui permettra au Cameroun de se regarder en face. Moi, je pense que c’est un problème de volonté politique de maintenant. Celui qui est au pouvoir peut bien demander que les Camerounais qui ont lutté et qui ont participé à l’indépendance, se retrouvent, se réconcilient. L’alternance ? Est-ce qu'un autre régime qui serait dans la mouvance actuelle ne pourrait pas le faire… non, je ne crois pas qu’il y ait ce manichéisme. Je ne suis pas pour un rejet systématique pour dire qu’il y a des bons Camerounais, il y a des mauvais Camerounais. Je dis qu’il y a des Camerounais, ceux qui ont mieux travaillé que d’autres, et tous ceux-là participent à l’évolution historique de notre pays.

 

 

 

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