Algérie

Algérie: la politique de réconciliation nationale, cinq ans après

Un marché d'Alger
Un marché d'Alger (Photo : AFP)

Pour tourner définitivement les sombres pages de plus de dix ans de conflit interne, la politique de réconciliation nationale du président Bouteflika ne s’est pas fixée d’échéance. La table du pardon est encore ouverte.

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Le premier ministre Ahmed Ouyahia l’a répété le 21 octobre dernier en déclarant devant les députés que « la main de l’Etat demeure tendue à tous les citoyens égarés qui sauront encore se ressaisir pour bénéficier de la clémence de leur pays ». Cinq ans après l’application de la politique de réconciliation nationale, la visibilité des résultats est relative et controversée. Officiellement, personne n’a jusqu’à présent affiché le bilan physique exhaustif de cette grande opération d’intérêt national pour laquelle Abdelaziz Bouteflika s’est personnellement investi dés son arrivée au pouvoir en 1999.  Sa caution politique a permis, récemment encore, que des dizaines d’émirs repentis de l’ex-GSPC soient blanchis et qu’ils puissent retourner « à la vie civile ».

« Les yeux pour pleurer »

Le plus grand succès des responsables de la lutte anti-terroriste est la reddition de Hassan Hattab, chef historique du Groupe salafiste pour la prédication et le combat, organisation terroriste qu’il a créé le 14 septembre 1998. Ce personnage qui a écumé les montagnes de Kabylie avait eu droit à un appel à la raison lancé par le président Bouteflika en personne. Sensible à tant d’attention, il a fini par céder depuis 2003, affirment des sources informées.

Hassan Hattab, chef historique du Groupe salafiste pour la prédication et le combat
Hassan Hattab, chef historique du Groupe salafiste pour la prédication et le combat DR

A partir de cette année-là, Hassan Hattab aurait travaillé avec les services spéciaux algériens à convaincre ses compagnons de renoncer à la voie armée. Accusé d’une multitude de crimes de sang, dont l’assassinat l’été 1993 de l’ex-chef de gouvernement Kasdi Merbah, le chef historique de l’organisation est passé récemment sur les ondes de la radio d’Etat pour appeler à la raison ses anciens compagnons maquisards qui refusent de déposer les armes.

La mansuétude intéressée des autorités, qui se transforme généralement en amnistie, est réprouvée par de nombreux Algériens. Les familles des victimes du terrorisme, malheureusement, « n’ont que les yeux pour pleurer », répète-t-on dans ces milieux. Ils sont longtemps restés dans cette posture car ils espéraient que les auteurs de crimes de sang seraient punis et que les pouvoirs publics engageraient des recherches, grâce aux révélations de certains repentis, pour au moins retrouver les corps des personnes assassinés.

Huis clos et impunité

Selon des estimations officieuses, on dénombre entre 6 000 et 9 000 redditions. Toutes ont été gérées à huis clos par des commissions de probation. Rares sont les cas qui se sont soldés par des poursuites judiciaires. Si rares que les partisans les plus radicaux de l’éradication du terrorisme ne cachent pas leur dépit en estimant que tous « ces gens là étaient dans des centres de vacances pour se réoxygéner ».

Pour mettre en œuvre cette politique, le président Bouteflika a eu recours à un référendum le 29 septembre 2005 par lequel il demandait au peuple d’adhérer à une charte de la réconciliation nationale. Le « oui » massif, à 97,36%, avait surpris les Algériens eux-mêmes, et des observateurs avertis. A vue d’œil, une forte tendance à l’abstention était pourtant nettement perceptible. Mais, les protestations furent timides. L’esprit de cette charte était pacifique et les Algériens voulaient la paix, sincèrement.

Avec ce résultat officiel, le chef de l’Etat s’est tourné vers les députés pour transformer cette charte en une loi. Ce fut l’ordonnance n°06-01 du 27 février 2006 portant mise en œuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Ce texte juridique donnait un délai de six mois, à compter de la promulgation, pour la reddition des terroristes. Ce délai n’a pas été respecté et la table du pardon est constamment ouverte. Les partisans de cette politique, qui absout les deux protagonistes du conflit (islamistes armés et militaires), estiment que l’on ne peut pas « enfermer la réconciliation dans des délais ».

Les militants des droits de l’homme, principalement ceux de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH) et ceux de la Ligue de défense des droits de l’homme (LADDH) de maître Ali Yahia Abdenour n’ont pas attendu de constater que cette violation du texte soit permanente pour dénoncer le fait que ce texte, in fine, consacre l’impunité. Les associations de familles de disparus (SOS disparus, et, l’ANFD – Association nationale des familles de disparus) ainsi que des associations des familles victimes du terrorisme (Somoud, et, Djazaïrouna) ont également compris que cette politique leur est fondamentalement défavorable. Elles ont formé une coalition pour réclamer « vérité et justice », ce qui est proscrit dans l’ordonnance promulguée par Abdelaziz Bouteflika sous peine de poursuites judiciaires. Et d’ailleurs, parce que ce texte juridique consacre l’impunité, chaque année, sur plainte de victimes, le comite des droits de l’homme de l’ONU interpelle ou condamne l’Algérie. Des ONG comme Amnesty International ou Human Right Watch mettent également l’Algérie au banc des accusés à cause des injustices que charrie cette politique dite de « réconciliation nationale » tandis que les autorités algériennes rétorquent en mettant en avant la souveraineté nationale ou le parti pris supposé de ces ONG.

« Vérité et justice »

Officiellement, la politique de réconciliation nationale est un succès. Certes, elle a permis de réduire considérablement l’intensité de la violence. Mais celle-ci est quasi quotidienne en Kabylie, une région montagneuse devenue le refuge principal des groupes armés. Dans les monts des Aurès (Est) et dans le sud oranais, des groupuscules activent encore. En vigueur depuis janvier 1992, l’état d’urgence pèse sur la vie publique.

Contrairement au discours officiel, la question des disparus est toujours posée. On avance, sous couvert de l’anonymat, que sur 6 500 dossiers, seule une centaine poserait problème car les familles concernées refuseraient l’indemnisation légale. Selon les associations qui réclament « vérité et justice », ce chiffre est faux et il y aurait prés d’un millier de dossiers litigieux. On ne prend pas en considération les innombrables cas de tortures ou d’exécutions sommaires dont les familles de victimes voudraient porter les affaires devant la justice, une démarche qu’interdit l’ordonnance de février 2006. Récemment, un nouveau dossier est venu se greffer à toutes ces séquelles. Des islamistes ou présumés islamistes qui ont été détenus, à partir de février 1992 sur ordre du ministère algérien de l’Intérieur, jusqu’à 45 mois dans des « camps administratifs » au Sahara à Aïn M'guel et Reggane disent, aujourd’hui, avoir notamment des maladies liées à des radiations nucléaires. Dans cette région du Sahara, la France avait procédé à ses premiers essais nucléaires au début des années 60.

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