Maroc/Cinéma/Film documentaire

Au Maroc, FIDA DOC ne montre pas tout

FIDA DOC

C’est le premier festival marocain entièrement dédié aux films documentaires. Pendant cinq jours, le Festival international de documentaires à Agadir (FIDA DOC) montre un panorama de l’état du monde, le combat pour l’émancipation des femmes, la protection de l’environnement, s’occupe des droits des enfants. Néanmoins, quelques sujets restent tabous, comme l’homosexualité ou une critique de la politique marocaine. « Amener des films un peu comme le bâton pour se faire battre, je n’en vois pas l’utilité » explique Nezha Drissi, la directrice générale du festival. Parmi les 500 films documentaires reçus, le jury a sélectionné une quarantaine de films et seulement douze documentaires concourrent dans la compétition officielle de la troisième édition du festival. Entretien avec la productrice de film et directrice générale du FIDA DOC, Nezha Drissi.

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RFI : Le Maroc est à un tournant dans tous les domaines : politique, social, culturel. Quel est le rôle du festival dans ce changement ? Un rôle d’acteur, de révélateur, de miroir ?

Nezha Drissi : Le documentaire dans sa fonction première est un véritable outil d’éducation populaire, au sens noble du terme. C’est un outil d’éveil civique, d’émancipation. Il a toujours participé à l’évolution des mentalités. La mission première du FIDA DOC, c’est de participer au développement social que connaît le Maroc.

Nezha Drissi, directrice générale du festival FIDA DOC

RFI : Parmi les douze films de la compétition officielle, il n’y a pas de film marocain. Vous présentez, hors compétition, lors de la clôture, Entre désir et incertitude (Maroc, France) d’Abdelkader Lagtaâ. Quelle est la situation actuelle du film documentaire au Maroc ?

N.D. : La production de documentaires marocains est émergente, elle est en cours de structuration. Le FIDA DOC prétend de contribuer à dynamiser la production nationale. On a un défaut de réseaux, un défaut de formation, mais cela est en train à se mettre en place. Il y a une vraie volonté, la chaîne marocaine TV2M est très active et veut mettre en place des formations, créer un département de production de documentaires. Et on peut espérer que le centre cinématographique va mettre en place un système de financement équivalent à l’avance sur recette qui existe pour le cinéma de fiction.

RFI : C’est un festival international. Vous avez reçu plus de 500 films. Quelles sont les critères de sélection pour les films ? Quel monde voulez-vous montrer aux spectateurs à Agadir ?

N.D. : L’idée, c’est d’ouvrir des fenêtres vers le monde, de partager l’état du monde aujourd’hui. Les critères de sélection sont des critères d’une écriture cinématographique assumée et aboutie. On a besoin de tenir compte d’une certaine représentativité de pays. Et on tient à certaines thématiques qui nous sont chères depuis le début et qui, aujourd’hui, font l’identité du FIDA DOC : les droits de l’enfant, l’émancipation de la femme, les économies alternatives et solidaires, la protection de l’environnement.

RFI : Vous avez des exemples de film ?

ND. : Par exemple Waliden, Enfant d’autrui, un film malien d’Awa Traoré, croise la présence de l’Afrique avec la thématique des droits de l’enfant. Ce film parle de l’adoption qui est très courante dans toute l’Afrique, et le Maroc n’y échappe pas. Les enfants orphelins qui sont adoptés deviennent des parias. La réalisatrice, qui était elle-même adoptée, défend la cause des enfants. Elle montre le vécu des Walidens, victime de maltraitance suite à une adoption traditionnelle. Ma lettre à Pippa (Turquie, France) est un film de Bingöl Elmas. Elle a une écriture cinématographique très élaborée et aborde les droits de la femme. C’est l’histoire d’une jeune femme qui, pendant son voyage de noce, est violée et assassinée. La réalisatrice s’empare d’un fait divers, et au lieu d’écrire une fiction pour raconter cette histoire, elle fait elle-même le voyage de cette femme en Turquie. Un pays où se croisent deux religions et deux continents.

FIDA DOC

RFI : Vue de l’extérieur, la situation des artistes en Maroc est difficile. Il y a le cas de l’écrivain Abdellah Taïa, couronné il y a une semaine par le prix de Flore, qui se dit plutôt mal accueilli dans son pays natal, le Maroc, pour avoir révélé son homosexualité et pour avoir critiqué Hassan II dans ses romans. Il y a le dessinateur marocain, Khalid Gueddar, condamné en novembre 2009 à quatre ans de prison avec sursis pour une caricature sur la famille royale et une autre caricature sur le roi Mohamed VI. Existe-t-il la liberté de montrer des films critiques sur la politique ou le gouvernement marocain au FIDA DOC ?

N.D. : Le Maroc est une démocratie émergente. Une démocratie, ce n’est pas une mathématique qu’on installe dans un pays. Ce n’est pas une rue qui était fermée et qu’on ouvre. La population, le citoyen a besoin de se saisir de cette démocratie, de l’utiliser à bon escient. On peut regretter tous ces cas que vous avez cités, mais la démocratie ce n’est pas de l’anarchie. Le FIDA DOC ne se sent pas du tout emprisonné, mais je fais des choix, qui me semblent répondre à un besoin, non pas à une attente, puisque le FIDA DOC souhaite créer de nouvelles fenêtres, mais il y a des sujets que moi et mon équipe nous n'avons pas envie de toucher, non pas par crainte, mais la culture documentaire est quelque chose à créer. Amener des films un peu comme le bâton pour se faire battre, je n’en vois pas l’utilité. Il y a des thématiques sur lesquelles la population n’est pas prête, plus que le gouvernement ou les autorités. Je reprendrais ce qui c’est passé l’année dernière dans un village de montagne, où il y avait une fête d’homosexuels et qui se sont fait lyncher par les villageois. Il y a eu un procès, les lyncheurs ont été acquittés. Le gouvernement a dit de manière très claire, l’Etat ne peut pas être la locomotive. Je n’aime pas cette expression. L’Etat doit pousser à l’émancipation, mais les mentalités prennent du temps. Le FIDA DOC n’a pas envie de créer la polémique. Il a envie de faire avancer les choses, que le citoyen s’empare d’une idée pour faire avancer la société. Il a envie que le citoyen prenne une place active au sein de la société et ne pas créer une polémique pour créer la polémique.

Nezha Drissi, directrice générale du festival FIDA DOC

RFI : Quelle est la position de votre festival parmi les autres festivals de film documentaires dans le Maghreb ou en Afrique en général ? C’est un festival expérimental, avant-gardiste, fédérateur ?

N.D. : L’idée est de créer des réseaux, des réseaux Sud-Sud, Sud-Nord, des réseaux panafricains, des réseaux panarabes. Le FIDA DOC se veut fédérateur. Il existe un festival de film documentaire à Tunis en Tunisie (DOC à Tunis), il existe un autre au Liban (DocuDays), nous sommes les seuls trois pays à avoir un festival international de documentaires. Nous trois sommes précurseurs et avant-gardistes, Cela a été entendu. Cette année nous avons un soutien très significatif de la part du ministère du Développement social qui n’a pas pour mission et pour habitude d’aider les festivals. Il y avait aussi un soutien du ministère Général, C’est une preuve que les gouvernements de ces pays prennent conscience que le documentaire peut être un levier pour participer à l’émancipation et pour aller vers une réelle démocratie.

"Pink Saris" suit le travail quotidien d'une militante infatigable, Sampat Pal, qui se bat dans le Nord de l'Inde contre l'oppression des jeunes femmes.
"Pink Saris" suit le travail quotidien d'une militante infatigable, Sampat Pal, qui se bat dans le Nord de l'Inde contre l'oppression des jeunes femmes. FIDA DOC

3e Festival International de Documentaires à Agadir (FIDADOC) du 9 au 13 novembre 2010

 

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