Egypte

Egypte : des législatives à huis clos

Le président égyptien Hosni Moubarak, lors d'un dicours à la télévision,  le 24 avril 2010.
Le président égyptien Hosni Moubarak, lors d'un dicours à la télévision, le 24 avril 2010. AFP / Nile TV

Les Egyptiens sont appelés aux urnes le 28 novembre et le 5 décembre pour des législatives qui revêtent une importance particulière pour le régime finissant du président Hosni Moubarak. Octogénaire et malade, le « Raïs » se prépare en effet à sa manière pour la présidentielle de l'année prochaine. Or après trois décennie d’un pouvoir sans partage sous état d’urgence, 2011 devrait sonner l'heure de sa succession. Mais celle-ci est loin d'être réglée. Et l’opposition laminée par la répression, ces législatives vont servir de test voire de rampe de lancement à ceux qui se disputent déjà l'héritage.

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Si l’on en juge par le peu de soins qu’il met à promouvoir ce scrutin dans son opinion nationale, mais aussi au regard des rivalités qui apparaissent de plus en plus crûment dans les allées du pouvoir, ce qui préoccupe le régime Moubarak, c'est d’abord de planter le décor de sa propre succession. Ces législatives, apparaissent donc comme un exercice obligé dont il se serait bien passé. Au fil de la campagne électorale, les autorités ont renoncé à mettre les formes démocratiques à ce scrutin. L'opposition est plus harcelée que jamais. La presse est muselée. Le flux des SMS est soumis à autorisations spéciales.

Pas d’observateurs internationaux

Les autorités égyptiennes ont même pris le risque de faire entorse à leur amitié avec Washington qui préconisait la venue d'observateurs internationaux comme garantie démocratique de ce scrutin. Une précaution que le Caire a rejetée avec vigueur comme une ingérence. Les législatives vont donc prendre des allures de huis-clos réservé au parti présidentiel, le Parti national démocratique, le PND, qui ne doute pas d’emporter la majorité des 508 sièges de l’Assemblée du peuple.

« Ce ne sont pas des élections, c’est un grand mensonge du PND. Si c’était des élections, les électeurs pourraient choisir eux-mêmes les gens qu’ils veulent élire », lance Gamel Aïd, le représentant en Egypte du Réseau arabe pour le doit à l’information. Pour sa part, il soutient aussi le forum des sept partis engagés dans le mouvement pour un changement de l’ancien président de l’agence de surveillance atomique, l’AIEA, le prix Nobel égyptien, Mohammed El-Baradeï. Ce dernier exigeait l’abolition de l’état d’urgence et de ses lois d’exception avant tout scrutin. A défaut d’avoir été entendu, il appelle au boycott des législatives.

Un scrutin sous état d’urgence

« Le pouvoir contrôle absolument tout avec les lois de l’état d’urgence mais aussi par la torture et la corruption », insiste Gamel Aïd qui ajoute : « Vous vous rendez compte : c’est le même parti qui contrôle l’Egypte depuis les années 1970. Mais ça suffit. On a besoin d’autres dirigeants. Il nous faut des élections libres ». Un vœu pieux puisqu’à l’instar de tous les observateurs, Gamel Aïd a compris que le pouvoir «se prépare pour la prochaine élection présidentielle ». En attendant, il réprime l’opposition et mène une bataille intestine.

Dans certaines circonscriptions, le PND a présenté plusieurs candidats issus de ses rangs. Une manière de mesurer ses rapports de forces internes avant la présidentielle de 2011 comme l'explique la spécialiste de l'Egypte Sophie Pommier, conseiller pour le monde arabe de la société Méroé. Le régime doit en effet résoudre une double problématique, pour complaire à l’extérieur où des personnalités comme le ministre de l'Industrie et du Commerce, Rachid Mohamed Rachid, sont tout particulièrement appréciée, mais aussi pour rassurer à l’intérieur et notamment les tenants militaires du régime qui s’interrogent sur la viabilité des solutions qui s’offrent en interne.

Une guerre de succession

Deux courants principaux se disputent l’héritage du PND. D’abord des compagnons de longue date d’Hosni Moubarak qui veulent garder la main, une « vieille garde civile et militaire » incarnée par des hommes du renseignement comme Omar Souleymane en charge du dossier des relations épineuses avec Israël. Mais aussi leurs héritiers en quelque sorte, la génération suivante, celle de Gamal Moubarak, le fils du Raïs, et de ses amis ancrés dans le monde des affaires et de la libéralisation en cours censée marquer la fin des subventions comme celle des prix du pain, de tradition dans l’ancienne Egypte socialisante de Nasser et qui ont jusqu’à présent permis de contenir les émeutes de la faim.

Rien n’est tranché en matière de succession et après s’être disputé au couteau les candidatures aux législatives, les futurs élus du PND se réclameront du scrutin pour appuyer l’un ou l’autre clan à la présidentielle de 2011. Pressé par le temps, le pouvoir a fait passer au second plan l’habillage démocratique à usage diplomatique qui avait par exemple prévalu en 2005, aux précédentes législatives. Elles avaient vu la principale formation de l'opposition, les Frères musulmans emporter 88 sièges de l'Assemblée du peuple sous l’étiquette d’indépendants à défaut d’avoir été légalisé comme parti.

Cette fois, comme le souligne Sophie Pommier, c’est toute l'opposition dans son ensemble qui paraît plus que jamais laminée. Des tractations en cours vont sans doute permettre à un parti historique comme le Wafdt de sauver l’honneur. Mais d’autres partis ont même lancé un appel au boycott, à l’instar du mouvement pour le changement de Mohammed el-Baradei. Pour les autres, la répression ne faiblit pas comme l’ont dénoncé jour après jour l’ensemble des organisations des droits de l’homme. A la veille du scrutin, les frères musulmans ont été jetés en prison par centaines. Leur slogan « l’islam est la solution » tombe sous le coup des lois qui interdisent de faire référence à la religion.

Les Frères musulmans harcelés

Selon le porte-parole des Frères musulmans, « le régime espérait que la Confrérie allait boycotter l’élection ». Elle a en effet fait savoir qu’elle soutiendrait une candidature al-Baradeï à la présidentielle. En attendant comme le souligne Issam al-Erian ses « candidats font face à beaucoup d’obstacles. Leur liberté de mouvement est limitée par les forces de police qui les assiègent. Ils ne peuvent pas même marcher tranquillement dans la rue sans risque de répression. Plus de 1 200 des partisans de la Confrérie ont déjà été arrêtés depuis le début de la campagne. Le chef de son bloc parlementaire a même été l’objet d’une tentative d’assassinat ».

Selon Issam al-Erian, le risque est grand de voir « ces élections devenir une journée sanglante », et cela « même pour le parti au pouvoir là où il a nommé plusieurs candidats pour se disputer le même siège ». La Confrérie dénonce des fraudes tous azimuts et explique que « le ministère de l’Intérieur tient les élections bien en main. Il ne laisse aucune place à la commission électorale ». Pourtant, les Frères musulmans ont maintenu leurs candidats sous l’étiquette plutôt transparente d’indépendants. Ils estiment devoir rester en lice « pour un changement pacifique par étapes ». Selon Issam al-Erian, « les autres alternatives sont à proscrire. Nous ne voulons pas tout démolir, nous sommes contre la violence et donc pour nous la seule manière de parvenir à un changement c’est de participer au processus politique ».

Un changement, même progressif, le pouvoir n'en veut pas. Et donc ce à quoi ont va sans doute assister avec ces législatives, c'est en quelque sorte à des primaires internes au parti au pouvoir, le PND.

 

 

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