Côte d'Ivoire

Côte d'Ivoire : la journée de tous les dangers

Le matin du 16 décembre 2010, des heurts se sont produits à Abidjan entre forces de l'ordre fidèles à Laurent Gbagbo et manifestants pro-Ouattara.
Le matin du 16 décembre 2010, des heurts se sont produits à Abidjan entre forces de l'ordre fidèles à Laurent Gbagbo et manifestants pro-Ouattara. AFP/SIA KAMBOU

Autour du siège de la télévision d'Etat ivoirienne (RTI) à Abidjan, le périmètre était bouclé par les forces de l'ordre loyales au président Laurent Gbagbo, ce jeudi 16 décembre 2010. Des partisans d'Alassane Ouattara ont commencé à marcher sur ce lieu stratégique situé dans le quartier de Cocody. La ville est quadrillée par les forces de l'ordre, selon l'AFP, quatre personnes ont été tuées par balle. 

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Il y a deux semaines, l'opposant Alassane Ouattara a été proclamé vainqueur de la présidentielle par la Commission électorale indépendante et par une communauté internationale quasi-unanime. Mais le sortant, Laurent Gbagbo, refuse de partir. Il s'est fait adouber par le Conseil constitutionnel, dirigé par l'un de ses proches. Depuis deux semaines, les deux camps se toisent. Le camp Ouattara est confiné dans un grand hôtel d'Abidjan sous protection de l'ONU, tandis que le camp Gbagbo conserve les principaux leviers de pouvoir.

Avec l'armée, la Radio télévision ivoirienne c'est l'un des deux principaux leviers de pouvoir dont dispose encore Laurent Gbagbo. La RTI, c'est là que tout se passe depuis 20 ans. En 1993, quand Félix Houphouët-Boigny est mort, les auditeurs de RFI ont eu la primeur de l'information, mais beaucoup d'Ivoiriens n'y ont cru que quand le Premier ministre de l'époque, un certain Alassane Ouattara, est venu confirmer officiellement la nouvelle sur la RTI.

A la Noël 1999, c'est sur la RTI que le général Gueï s'est présenté en treillis pour annoncer son putsch. Bref, comme dit un ex-ministre ivoirien de l'Information, la RTI, ce n'est pas seulement un organe d'information. En temps de crise, « c'est un vecteur stratégique, c'est un outil de légitimation ». Avant l'invention de la télévision, le lieu symbolique du pouvoir, c'était le Palais. Mais depuis, c'est le siège de la radio-télévision. Du moins en Côte d'Ivoire.

Des radios émettent dans les zones centre nord et ouest, d’origine pirates, exclusivement à la solde du camp Ouattara.

Gnonzié Ouattara, ministre de la Communication du gouvernement Gbagbo

Si la RTI faisait un travail équilibré - comme elle l'a fait du reste avant le second tour, notamment lors du débat historique entre Gbagbo et Ouattara -, si elle donnait la parole autant à M. Ouattara qu'à M. Gbagbo, la RTI ne serait pas aujourd'hui la cible des manifestants pro-Ouattara. Le problème, c'est que, depuis deux semaines, elle travaille à sens unique. Jean-François Julliard, de Reporters sans frontières (RSF) croit que « la RTI est prise en otage aussi. Ce n’est plus un média, c’est un instrument de propagande qui intoxique les Ivoiriens, qui vante les mérites de Laurent Gbagbo et qui dénigre Alassane Ouattara. Il y a une vraie manifestation de l’information ».

Le problème est d'autant plus aigu que, depuis la coupure de RFI, de la BBC et de France 24 par les autorités fidèles à Laurent Gbagbo, la RTI dispose en Côte d'Ivoire d'un quasi-monopole de l'information dans la zone sud.

Les risques de la marche

En appelant ses partisans à la marche sur la RTI, ce 16 décembre, Alassane Ouattara prend des risques. Le premier risque, c'est l'échec de la mobilisation. Mais au vu de l'impatience de ses partisans dans les grandes communes d'Abidjan, comme Abobo, ce risque paraît faible. Le second risque, le plus sérieux, c'est l'affrontement avec les forces de l'ordre. Et ce que tout le monde craint, c'est qu'il y ait des tirs à balles réelles.

Laurent Gbagbo ne peut continuer à prendre la télévision nationale en otage

Anne Ouloto, porte-parole d'Alassane Ouattara

Mais Alassane Ouattara ne peut pas rester éternellement à l'Hôtel du Golf. Il ne peut pas rester le « président de la République du Golf », comme disent ses adversaires en ricanant. S'il veut déjouer la stratégie du pourrissement, que pratique en ce moment Laurent Gbagbo, il doit faire bouger les lignes.

En somme, Alassane Ouattara assume le risque de l'affrontement. Son Premier ministre, Guillaume Soro veut croire que les forces de l'ordre sont républicaines et qu'elles n'oseront pas arrêter la foule des manifestants : « Nous avons décidé d’aller à la Radio-télévision ivoirienne pour installer le nouveau directeur général nommé par le président Alassane Ouattara. Les membres du gouvernement et moi-même, nous prendrons nos véhicules et pacifiquement, nous irons à la RTI. Et si je devais être arrêté, poursuit-il, le monde entier le constaterait, mais ne m’empêchera de faire ce que je dois faire. Je laisse le soin à ceux qui veulent m’arrêter de le faire ».

En d'autres termes, Guillaume Soro appelle les militaires à changer de camp, mais du côté de Laurent Gbagbo, on affiche la sérénité de ceux qui tiennent les instruments de l'Etat, et qui sont sûrs de la fidélité des forces de maintien de l'ordre. Le ministre de la Communication du gouvernement pro-Gbagbo, Ouattara Gnonzié déclare : « Nous allons demander au ministre de l’Intérieur de prendre les dispositions qu’il faut en pareille occasion quand il y a des manifestations visant à détruire les biens de l’Etat. Ceux qui disent qu’ils vont prendre la RTI savent bien que c’est de la provocation et de l’intimidation. Je pense qu’en dernier ressort, ils devront faire preuve de sagesse et s’abstiendront ».

Laurent Gbagbo tient-il ses troupes ?

C'est l'une des grandes questions de cette journée. Si Laurent Gbagbo donne l'ordre de réprimer les manifestants par tous les moyens, comment réagiront ses trois principaux chefs militaires : le général Mangou, chef d'état-major, le général Bi Poin, chef des forces spéciales, et le général Dogbo Blé, chef de la garde présidentielle ? Il n'est d'ailleurs pas du tout certain qu'ils soient tous les trois sur la même ligne.

En mars 2004, les forces fidèles à Laurent Gbagbo avaient violemment réprimé une première marche de l'opposition. Selon l'ONU, il y avait eu plus de 120 morts. Mais depuis, il y a deux faits nouveaux. Un : la reconnaissance par quasiment le monde entier de la victoire d'Alassane Ouattara. Deux : la montée en puissance de la Cour pénale internationale (CPI). De quoi faire réfléchir certains chefs politiques et militaires de Côte d'Ivoire.

Emeric Rogier, analyste principal au bureau du procureur de la CPI à La Haye, aux Pays-Bas : « D’abord nous constatons avec toute la communauté internationale que la tension s’aggrave et qu’il y a de sérieux risques d’affrontements. La situation actuelle rappelle les événements tragiques de mars 2004 quand une marche de l’opposition avait été réprimée par les forces de sécurité. Il y avait eu plus de 100 morts. Il faut absolument éviter que cela ne se reproduise. »

Et à l’interrogation de savoir si des hommes politiques et des militaires ivoiriens risquent-ils de comparaître un jour devant la CPI, le spécialiste juridique répond que « ce n’est pas exclu ».

Ultime question : les forces loyales à Laurent Gbagbo sont-elles infiltrées par les ex-rebelles des Forces nouvelles ? L'un des chefs des Forces nouvelles, Chérif Ousmane, aime à dire depuis son fief de Bouaké : «Je n'ai pas besoin de descendre à Abidjan. J'y suis déjà ». Quelle est la part de bluff ? Et la part de vérité ? Réponse peut-être dans les heures à venir.

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