France / Rwanda

Le Rwanda et la France n'en ont pas fini avec les fantômes du génocide

Le président français Nicolas Sarkozy (G) et son homologue rwandais Paul Kagame (D), lors de leur conférence de presse conjointe à Kigali, le 25 février 2010
Le président français Nicolas Sarkozy (G) et son homologue rwandais Paul Kagame (D), lors de leur conférence de presse conjointe à Kigali, le 25 février 2010 Reuters/Remy de la Mauviniere

L’annonce du voyage officiel du président rwandais Paul Kagame en France en septembre 2011, rappelle que les relations entre le Rwanda et la France n’ont rien d’un long fleuve tranquille. La volonté d’apaisement avait connu une étape importante lors de la visite effectuée à Kigali par le président Nicolas Sarkozy en février 2010. Après avoir été rompues de 2006 à 2009, la reprise des relations diplomatiques fin 2009, était ainsi dûment soulignée. Cependant, le contentieux entre le président Kagame et le chef de la diplomatie française, Alain Juppé qui était déjà en poste au moment du génocide en 1994, donne à ce voyage un caractère bien singulier. Nous vous proposons de revenir sur ce contentieux à travers des extraits des rapports d'enquête français (1998) et rwandais (2007) sur le rôle de la France au Rwanda. 

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Entre le président rwandais Paul Kagame et le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé, il y a tout le ressentiment lié au génocide de 1994 qui a fait quelque 800 000 morts. Nicolas Sarkozy a, de son côté, reconnu lors de son voyage de réconciliation, à Kigali en février 2010, « une forme d’aveuglement » de Paris pour n’avoir pas « vu la dimension génocidaire » du régime qu’il soutenait à l’époque (celui d’Habyarimana). Mais son ministre des Affaires étrangères lui, est bien loin de cette position. Déjà chef de la diplomatie française en 1994, Alain Juppé ne décolère pas, près de quatre ans après le rapport publié par le Rwanda accusant la France de complicité avec les génocidaires, sous couvert de l’opération militaro-humanitaire baptisée Turquoise, en juin 1994.

Alors qu’il retrouvait son portefeuille des Affaires étrangères en mars 2011, Alain Juppé déclarait n’avoir aucune intention « ni de serrer la main de Paul Kagame, ni de se rendre au Rwanda » tant que le rapport circulera. Ce à quoi Paul Kagame s’était empressé de riposter que M. Juppé n’était pas le bienvenu au Rwanda…

Ce que reproche le Rwanda à la France et à Alain Juppé

-Les motifs de contentieux entre les deux pays sont multiples et à propos de l’opération Turquoise la commission d’enquête rwandaise relève ainsi: « Alain Juppé est explicite dans le rejet d’une intervention visant à arrêter les massacres. La France peut-elle faire la police dans l’univers entier ? A-t-elle les moyens et la responsabilité d’empêcher, sur l’ensemble de la planète, les peuples de s’entretuer ? » s’interroge-t-il lors d’un entretien publié dans l’hebdomadaire Le Point, le 16 avril 1994. « Ce refus d’intervenir pour arrêter les massacres en cours de la part du gouvernement de droite peut s’expliquer par une volonté de prise de distance avec la gestion mitterrandienne de la question rwandaise, mais il se fonde aussi sur une vision ethniste et tribale de l’Afrique en général et du Rwanda en particulier, où les massacres interethniques seraient une fatalité qu’il faut se résoudre à accepter. Ainsi, en privé, le Premier ministre Balladur aurait dit : « Ils se sont toujours massacrés ainsi ! Pourquoi voulez-vous que cela cesse ? »… détaille le rapport rwandais publié en novembre 2007.

-En France, en décembre 1998, une mission d'information de l'Assemblée nationale sur le rôle de la France au Rwanda avait, pour sa part, détaillé et expliqué les conditions de l'intervention militaire française - l'OpérationTurquoise- en juin 1994 : « Le président de la République (Mitterrand) souhaite qu’une telle intervention, (Turquoise) défendue par le ministre des Affaires étrangères, M. Alain Juppé, soit limitée à la protection de certains sites de regroupement de Tutsis tels que les hôpitaux, les stades ou les écoles. Le 16 juin, le président François Mitterrand donne son accord au lancement d’une action humanitaire. Le 18 juin, un communiqué publié par la présidence de la République et l’hôtel Matignon précise que l’opération s’effectuera sur le fondement d’un mandat de l’ONU. Cette condition est essentielle car la France considérée comme liée à l’une des parties, ne peut s’engager seule. Elle serait dans ce contexte inévitablement accusée de venir au secours des auteurs des massacres et de vouloir voler la victoire militaire au FPR ». Sur ce point, une note du Quaid’Orsay indique : « L’association de pays européens paraît souhaitable... La participation de pays africains francophones n’est pas de nature, sauf avec une légitimité internationale, à nous mettre à l’abri des accusations et des critiques ».

Collaboration et génocide

-Le Rwanda reproche aussi vivement à la France d’avoir été le seul « Etat à collaborer de façon manifeste avec le gouvernement intérimaire, bien que le rôle de ce dernier dans l’organisation et la perpétration du génocide était bien établi ». Il poursuit : « Le 27 avril 1994, soit trois semaines après le déclenchement du génocide, deux émissaires de ce gouvernement, Jérôme Bicamumpaka et Jean Bosco Barayagwiza, furent reçus à Paris à l’Elysée et à Matignon, alors que les Etats-Unis et la Belgique leur avaient refusé le visa. Ils eurent des entretiens avec des hauts responsables français, notamment le Premier ministre Edouard Balladur et le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé…».

-De son côté, peut-on lire dans le rapport de la Mission d'information française fin 1998, la France explique que « sa démarche consistant à maintenir le dialogue politique avec les représentants de toutes les parties au conflit, s’inscrit bien dans la continuité de sa politique diplomatique visant à amener les belligérants à la conclusion d’un accord négocié ». Cela posé,les auteurs du rapport nuancent : « Cette approche suppose toutefois que l’on se trouve dans une logique classique de guerre ou d’affrontements. Or, en la circonstance, on peut s’interroger sur l’opportunité d’avoir, certes dans la perspective louable de la conclusion d’un cessez-le-feu, reçu, le 27 avril, le représentant du parti extrémiste hutu de la CDR, exclu des institutions d’Arusha, et le ministre des Affaires étrangères d’un gouvernement intérimaire, sous la responsabilité duquel se déroulaient des massacres à grande échelle qui seront, quinze jours plus tard, qualifiés officiellement par la France de génocide. Comme l’a souligné Mme Alison Des Forges dans un entretien particulier, toutes les rencontres n’ont pas la même valeur symbolique et il aurait fallu davantage s’interroger sur le bien-fondé de la démarche consistant à placer sur un pied d’égalité le représentant de la CDR et les représentants du FPR », reconnaît le rapport français.

-Sur le terme de génocide, Alain Juppé a rappelé lors de son audition devant la mission d’information qu’il avait utilisé ce mot de « génocide » appliqué à la situation du Rwanda, le 15 mai 1994 dans sa déclaration à la presse faite à l’issue de la réunion à Bruxelles du Conseil des ministres de l’Union européenne… Lui reconnaissant ce fait, les Rwandais notent cependant, que « dès la mi-juin 1994, Alain Juppé donne dans le révisionnisme en utilisant l’expression ‘’les génocides’’ pour suggérer que les deux parties en conflit, les FAR et le FPR, avaient perpétré chacune un génocide ».

Bien des comptes restent à solder

-Parmi les reproches faits par le Rwanda à la France à travers le rapport de 2007, il y a le soutien appuyé au régime et à l'armée rwandaise entre 1990 et 1994. « L’enquête de la Commission a permis de constater que, contrairement aux déclarations officielles, l’aide militaire française à la conduite de la guerre a été multiforme et souvent directe, comme dans le cas de la collecte de renseignements militaires, de supervision stratégique et opérationnelle de la guerre, de contribution en feu d’artillerie ou de minage par des militaires français», peut-on lire. 

-Le rapport des députés français s'interrogeait lui aussi. Sur la « période qui a précédé le génocide, d’octobre 1990 à mars 1993, au cours de laquelle la France maintient au Rwanda sa présence militaire qu’elle renforce dès que surviennent des risques sérieux d’un retournement de la situation sur le terrain au profit du FPR. Comment la France a-t-elle pu en février-mars 1993 en arriver à ce point d’engagement qui conduit certain militaire français à considérer qu’à travers la mission d’assistance opérationnelle qu’il mène, il dirige et commande indirectement une armée, en l’occurrence celle d’un Etat étranger ? », se demande opportunément la mission française d’information sur le Rwanda.

-Poursuivant son analyse a posteriori, le rapport d'information français reconnaît que, « entraînée dans une logique de soutien aux FAR, la France s’est trouvée impliquée dans le conflit à un point tel qu’il lui sera par la suite reproché à la fois d’être restée trop longtemps (Noroît), puis d’être partie trop précipitamment lors du déclenchement du génocide (Amaryllis) et enfin d’être revenue sous couvert d’une action humanitaire (Turquoise).

-Parmi les autres accusations rwandaises contre le France, qu’on pouvait lire notamment dans le rapport rwandais de 2007, il y a des « livraisons d’armes (…) durant le génocide [qui] ont violé des embargos internationaux et français ». La Commission d’enquête s’appuyaient sur divers témoignages, dont celui du colonel belge Luc Marshal, commandant le secteur de Kigali dans le cadre de la MINUAR (Mission des Nations unies pour le Rwanda), publié par le journal le Monde, selon lequel dans la nuit du 8 au 9 avril 1994, « des caisses de munitions-probablement 5 tonnes-ont été déchargées d’un avion et transportés par des véhicules de l’armée rwandaise dans son camp de Kanombé qui servait d’appui à la garde présidentielle. »

-L’accusation n’était pas nouvelle. La mission d’information française avait dû se pencher sur la question mais sans y apporter de démenti formel : « la violation de l’embargo et les exportations illégales d’armements, qui auraient été connues des autorités françaises et qu’elles auraient laissé se produire, n’ont pas été démontrées. »

 -Sur la période actuelle, la France est encore l'objet de vives critiques. « Depuis la mise en place du TPIR, note encore la commission d’enquête rwandaise, la France collabore avec cette juridiction de manière très froide. Elle complique généralement sa collaboration avec les services du parquet du TPIR chargés des enquêtes et poursuites, alors qu’elle se montre plus coopérative avec la défense des principaux accusés, notamment les haut gradés des ex-FAR »

Malgré quelques enquêtes conduites en France et au Rwanda pour juger des personnes soupçonnées  d'avoir participé au génocide, les autorités rwandaises se montrent toujours irritées contre ce qu'elles appellent « les lenteurs de la justice française ». Les déclarations du président Sarkozy faites à Kigali selon lesquelles « les responsables du génocide doivent être retrouvés et punis » ont été accompagnées par la création d'un pôle opérationnel entre les deux pays mais rien de concret n'est encore en place, malgré une relance de certaines procédures judiciaires contre des génocidaires présumés. 

Lire le rapport de la Mission d'information de l'Assemblée nationale française


Lire le rapport de la commission d'enquête rwandaise

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