Tunisie / Politique

Quelles sont les véritables intentions d’Ennahda en Tunisie ?

Rachid Ghannouchi, (G)  leader du parti islamiste Ennahda et son secrétaire général Hamadi Jebali.
Rachid Ghannouchi, (G) leader du parti islamiste Ennahda et son secrétaire général Hamadi Jebali. (REUTERS)
Texte par : RFI Suivre
9 mn

Le parti islamiste Ennahda qui a remporté une majorité de sièges à l’assemblée constituante a toujours assuré qu’il n’imposerait pas la charia –la loi islamique– dans le pays. Toutefois, ces propos ont été remis en cause, ce mardi 14 novembre 2011, par le secrétaire général du parti islamiste tunisien. Hamadi Jebali a évoqué une renaissance de l’Etat islamique.

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Hamadi Jebali, secrétaire général d’Ennahda et candidat au poste de Premier ministre a provoqué un tollé en parlant d’un renouveau de « califat » ou Etat islamique. Le document vidéo diffusé sur internet et les réseaux sociaux a rapidement réveillé les peurs de certains Tunisiens.

Sur ces images, le numéro deux d’Ennahda se félicite de sa victoire devant ses partisans réunis à Sousse, en province, dans des termes peu habituels : « Mes frères, vous vous trouvez à un moment historique » -explique-t-il– « si Dieu le veut, nous sommes dans le sixième califat ». « Califat », un régime théocratique que seuls les extrémistes salafistes du parti Tahrir osent habituellement revendiquer en public ; un système de gouvernement aboli au début du XXe siècle et fondé sur la stricte application de la charia.

Ettakatol suspend les discussions

Immédiatement, le parti Ennahda a tenu à minimiser les propos de son secrétaire général, candidat au poste de Premier ministre et très souvent présenté comme un modéré. Au siège d'Ennahda, on affirme qu'il s'agit d'un non sujet et que l'actualité est ailleurs. « Ne cherchez pas la petite bête », confiait, ce mercredi soir à RFI, un des membres politiques du bureau du parti.

Cependant, l'auteur de ces propos, Hamadi Jebali a jugé bon de diffuser un communiqué pour -dit-il - lever toute équivoque. Le numéro deux du parti parle d’une exploitation tendancieuse et d’un discours sorti de son contexte par ses adversaires. « L’allusion du califat visait simplement à s’inspirer de nos valeurs, de notre patrimoine politique et de l’héritage de la civilisation tunisienne », rétorque-t-il, en réaffirmant son attachement au système républicain et démocratique.

Mais le doute est là, aujourd'hui, et cette polémique complique un peu plus les négociations - déjà difficiles - d’Ennahda avec les deux partis de centre gauche : le Congrès pour la République (CPR), le parti arrivé deuxième aux élections, et Ettakatol pour former une coalition.

Suite à ces propos de Hamadi Jebali, Ettakatol, l’un des deux partis de gauche en négociations avec Ennahda, a «suspendu» sa participation aux discussions, en attendant d’avoir des clarifications. Le parti considère qu'il s'agit d'un dérapage et réclame des garanties. C’est ce qu’a déclaré sur RFI, Mohamed Bennour, porte-parole d’Ettakatol qui estime que « la Tunisie doit aller vers la modernité et le progrès » et que le califat n'a jamais été d'actualité.

Le califat n’a jamais été au programme.

Mohamed Bennour, porte-parole d'Ettakatol.

 

« C'est le fond de la pensée de Hamadi Jebali qui émerge », a confié à RFI une autre personnalité politique qui voit là « une preuve du double discours du parti islamiste ». Toute la question est aujourd'hui de savoir si ces propos reflètent une position largement partagée au sein du parti et quel est finalement le vrai référentiel idéologique d'Ennahda.

Ennahda, le CPR et Ettakatol sont engagés depuis le scrutin du 23 octobre dans de laborieuses discussions politiques pour former un nouvel exécutif. Le poste de Premier ministre semble acquis à Ennahda mais en ce qui concerne la présidence, et selon la presse tunisienne, les discussions sont vives car le poste est revendiqué par les leaders respectifs d’Ettakatol et du CPR, Mustapha Ben Jaafar et Moncef Marzouki.
 

Inquiétude chez les militants laïcs et féministes

Alors que le procès du patron de la télévision Nessma TV s’ouvrait ce jeudi 17 novembre à Tunis, les propos extrémistes de membres du parti Ennahda inquiètent. A la suite de la diffusion du film Persépolis, des groupes d’extrémistes avaient tenté d’attaquer le siège de la télévision. Objet de la colère des salafistes : des scènes où Dieu est représenté, ce qui est totalement interdit par l’islam.

Le procès a finalement été reporté au mois de janvier, mais le directeur général de Nessma a tout de même confié son « immense tristesse parce que les gens qui ont voulu détruire la chaîne sont libres et que moi je suis ici parce que j’ai diffusé un film ». Pas de poursuite en revanche pour Souad Abderrahim, tête de liste du parti Ennahda à Tunis, femme non voilée, mère de famille et chef d'entreprise de 47 ans, « vitrine moderne » du parti islamiste qui a tenu des propos sur la radio Monte Carlo Doualiya, concernant les mères célibataires.

Selon ce symbole de l’ouverture du parti islamiste, les femmes célibataires sont « une infamie » et ne « devraient pas aspirer à un cadre légal qui protège leurs droits », a-t-elle déclaré selon une traduction du site Slate Afrique. Des signes inquiétants pour un parti qui dit avoir opté pour « un régime républicain démocratique qui s’appuie sur la seule légitimité du peuple », selon un communiqué officiel du 16 novembre 2011 signé Hamadi Jebali, Premier ministre tunisien pressenti. Au cours d’un meeting dimanche 13 novembre dans le sud-est de la Tunisie, ce dernier avait évoqué « le sixième califat », un mode de gouvernance aboli en 1924 et basé sur la loi islamique.

Ces propos sont perçus comme une menace et sèment le trouble dans la frange laïque de la population tunisienne. Certains militants de gauche accusent le parti Ennahda de tenir un double discours. Après sa victoire aux élections, le parti Ennahda s’était en effet voulu rassurant et avait promis, notamment, ne pas revenir sur les acquis en matière de droits de la femme.

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