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Guinée Bissau / Entretien

Vincent Foucher : «L’annonce du départ du contingent angolais a été le symptôme de l'affaiblissement de Carlos Gomes»

Vincent Foucher
Vincent Foucher www.cean.sciencespobordeaux.fr
11 mn

En Guinée-Bissau, l'armée a réglé ses vieux comptes avec Carlos Gomes Junior, Premier ministre sortant et candidat en tête du premier tour de la présidentielle. Il a été arrêté, et selon nos informations, transféré à Sao Vicente, grande base militaire à 100 kilomètres au nord de la capitale Bissau. Les raisons de cette crise politique expliquées par Vincent Foucher, analyste à International Crisis Group (ICG) et spécialiste de la Guinée-Bissau. Il répondait aux questions d'Olivier Rogez, ce vendredi 13 avril.

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ECOUTER L'ENTRETIEN

RFI : Selon vous, pourquoi les militaires s’en sont pris aussi violemment au Premier ministre Carlos Gomes Junior et Raimundo Pereira, le président par intérim de Guinée-Bissau ?

Vincent Foucher : On a un début de réponse. Un commandement militaire vient de publier un communiqué expliquant les raisons de leur intervention. En gros, il reproche au Premier ministre et au président d’avoir signé un accord secret avec l’Angola pour une intervention militaire angolaise en Guinée. Mais plus largement, il me semble que ce qui s’exprime dans ce communiqué, c’est la méfiance profonde qu’il y a entre les forces armées et Gomes Junior parce que Gomes Junior a donné toute une série de signes montrant qu’il voulait « s’autonomiser », se renforcer, par rapport à l’armée. Et le lien avec les Angolais est évidemment un élément important de sa stratégie pour essayer de « s’autonomiser » par rapport à la pression des militaires.

RFI : En clair, Carlos Gomes Junior comptait sur l’appui de l’Angola pour tenir à distance ses propres militaires ?

V. F. : Exactement. Et au-delà même de la présence militaire angolaise,  il y avait un gros travail mené par les Angolais pour renforcer la police bissau-guinéenne, la police d’intervention rapide avec laquelle le Premier ministre entretient une relation assez étroite.

RFI : Ces dernières semaines, l’état-major avait mis la pression d’une certaine façon sur ce contingent angolais, multipliant les mises en garde, encerclant même à un moment la base militaire où sont les Angolais, et demandant le retrait pur et simple de son contingent. Finalement, l’Angola avait accepté le retrait de son contingent ?

V. F. : Tout à fait ! La pression avait monté. Là pour le coup, le chef d’état-major, Antonio Indjai, avait accusé l’Angola de procéder à un renforcement en douce de son contingent, d’amener des armements qui n’étaient pas initialement prévus. Donc, la tension était montée ces derniers temps. L’annonce du départ du contingent angolais, voici deux jours, a été au fond le symptôme de ce que Carlos Gomes n’était plus en position de force. Evidemment, la situation électorale est un autre aspect de l'affaiblissement actuel de la position de Gomes Junior puisque sa première place au premier tour de l’élection présidentielle du 18 mars dernier est très contestée. L’ensemble des opposants est rassemblé pour dire qu’il y a eu des fraudes, pour contester le résultat de Carlos Gomes. Cet affaiblissement fait partie aussi du contexte qui a rendu le coup d'État du 12 avril possible.

RFI : Peut-on penser que les militaires bissau-guinéens redoutaient de voir l’armée angolaise restructurer en profondeur l’état-major et les forces armées bissau-guinéennes ?

V. F. : On sait depuis longtemps que l’armée bissau-guinéenne est très sensible sur ces questions-là. La perspective de réforme est accueillie avec énormément de méfiance. Les discussions récurrentes sur la possibilité d’un envoi d’une force –pendant longtemps on parlait d’une force internationale, une force Cédéao [Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest] ou Cédéao-CPLP [Communauté des pays de langue portugaise]. Ces discussions-là ont toujours suscité des réactions extrêmement vives du côté de l’armée. Au fond, les Angolais n’avaient pu entrer par la petite porte avec une mission de coopération militaire. Ils n’ont une force d’intervention [en Guinée-Bissau, NDLR] que précisément parce que l’armée bissau-guinéenne a bien voulu faire une concession, mais il était clair qu’elle refusait toute concurrence, en Guinée-Bissau.

RFI : Certains membres du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), le parti de Carlos Junior affirment aujourd’hui que l’opposition et notamment Kumba Yala [du Parti de la rénovation sociale, PRS, NDLR], a joué un rôle dans l’instrumentalisation de la colère des militaires. Kumba Yala a-t-il trempé dans ce qui s’est passé le 12 avril et dans ce qui se passe aujourd’hui ?

V. F. : Il est encore beaucoup trop tôt pour le dire. On verra qui tire les marrons politiques du feu, de l’affaire.  Ce qui est clair, c’est que Kumba Yala a une relation particulière avec une partie de l’armée où la présence des Balantes, le groupe ethnique auquel il appartient et qu’il représente aussi politiquement assez fortement, sont très présents dans l’armée. Donc, on sait qu’il y a un lien. On sait que par le passé, il y a eu toute une série d’épisodes militaires où beaucoup d’observateurs ont pensé que Kumba Yala avait pu jouer un rôle. Et donc effectivement, c’est une possibilité.

RFI : Ces dernières semaines, Kumba Yala s’était rapproché des militaires balantes et leur tenait un discours assez hostile au Premier ministre Carlos Gomes ?

V. F. : Oui, tout à fait. La contestation du premier tour et la légitimité de Carlos Gomes font vraiment partie du contexte qui fait que les militaires se sont, d’une certaine manière, sentis autoriser à agir au fond puisqu’une bonne partie de la classe politique, à commencer par Kumba Yala, est actuellement aussi vivement engagée contre Carlos Gomes. C’est bien évident malgré les dénégations des militaires, qui disent que tout cela [le coup d'État, NDLR] c’est exclusivement des affaires militaires qui n’ont rien à voir avec la politique. Il est évident qu’ils se sont sentis autoriser par le climat politique et que Kumba Yala a été l'un des artisans de cette montée de tension.
 

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