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Côte d'Ivoire

Témoignage sur la crise ivoirienne: Ibrahim Sy Savané, ancien ministre de la Communication sous Gbagbo

Ibrahim Sy Savané, ancien ministre de la Communication sous Laurent Gbagbo (photo de 2010).
Ibrahim Sy Savané, ancien ministre de la Communication sous Laurent Gbagbo (photo de 2010). AFP

A Abidjan, Ibrahim Sy Savané publie « D'espérance et de douleurs vives ». Pendant trois ans, de 2007 à 2010, cet ancien journaliste a été ministre de la Communication dans un gouvernement de combat où cohabitaient Laurent Gbagbo et Guillaume Soro. Il raconte le conflit de l'intérieur, et c'est édifiant. De passage à Paris, Ibrahim Sy Savané répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Ibrahim Sy Savané, vous racontez très bien cette longue partie de poker menteur, entre deux hommes extrêmement rusés, Laurent Gbagbo et Guillaume Soro. A la fin, comme on le sait, c’est Soro qui gagne. Est-ce parce qu’il était encore plus rusé que son adversaire ?

Ibrahim Sy Savané : Je crois qu’il y a d’abord les circonstances. Et il y a, en effet aussi, sa capacité à analyser la situation, à anticiper.

RFI : On disait de Gbagbo que c’était le boulanger d’Abidjan, puisqu’il roulait tout le monde dans la farine. Est-ce que Soro est le super boulanger ?

I.S.S : Moi, je pense qu’il y avait surtout une dynamique. Je pense que Soro a fait preuve de bonne foi, et je pense aussi qu’il y avait une forte attente des Ivoiriens eux-mêmes. Donc, ce ne sont pas seulement les confrontations entre les deux personnes, mais aussi tout un contexte politique et social.

RFI : Alors, vous faites de Laurent Gbagbo un portrait passionnant. Vous racontez ce jour, où il a dit de lui-même : « J’ai trois niveaux de langage. Je peux avoir le langage châtié du latiniste que je suis, je peux aussi utiliser le langage intermédiaire que tout le monde comprend. Mais si on me cherche, je peux aller dans les échanges terre à terre ».

I.S.S : Je pense, effectivement, qu’il a une personnalité complexe. Sous certains aspects il peut être extrêmement humain, extrêmement charmant même, je dirais…

RFI : Notamment avec vous. Il vous aimait bien...

I.S.S : Oui, en tout cas il disait qu’il m’aimait bien, ça m’étonnait d’ailleurs toujours. Mais je pense qu’il était sincère. Mais je crois, effectivement, qu’il a une personnalité complexe. Et c’est lui-même qui a dit qu’il avait trois niveaux de langage. Moi, j’estimais que si le langage résume l’homme, en effet, il y a effectivement plusieurs Gbagbo.

RFI : Vous dites que l’ancien président a inspiré de nombreux Gbagbologues. Et vous posez la question des rapports de Gbagbo à la violence et aux escadrons de la mort. Vous dites : « il suffisait qu’il pousse quelques coups de colère contre quelqu’un, pour que mort s’en suive ».

I.S.S : Un jour, il y a un de ses compagnons de longue date – de ses compagnons de route – qui effectivement me disait : « Vous savez, celui que vous voyez n’est pas celui que vous croyez connaître ». Et effectivement, il ne donnera jamais dans le très clair, mais il suffit effectivement, qu’il donne quelques coups de gueule contre quelqu’un, pour que, effectivement, cette personne se trouve en difficulté.

RFI : Et vous dites que cette dureté tenait peut-être au fait qu’il s’était fabriqué lui-même à la dure.

I.S.S : Je ne veux pas faire la psychologie de bazar, mais effectivement, je pense que l’une des clés du personnage se trouve dans son enfance, dans les difficultés qu’il a pu rencontrer et dans la confrontation avec la vie.

RFI : Vous semblez dire que le principe selon lequel la fin justifie les moyens s’incarne dans la personne de Laurent Gbagbo.

I.S.S : Oui, j’ai toujours perçu, en tout cas chez lui, une certaine capacité à se forger un destin. Et même s’il savait que la partie était très, très difficile, il a pensé qu’il pouvait s’inscrire dans ces espaces interstitiels que laisse l’histoire aux gens audacieux. Je pense que c’est ce qu’il a tenté, effectivement.

RFI : Alors pendant ce bras de fer de plus de trois ans, il y a des trêves. Vous racontez d’ailleurs qu’il y avait des contacts entre les deux camps, grâce aux relations amicales entre Nady Bamba, la deuxième épouse de Laurent Gbagbo et Méité Sindou , ou encore entre Désiré Tagro et vous-même. Mais vous dites qu’au soir du second tour de la présidentielle, ce soir du 28 novembre 2010, tous les ponts se sont coupés.

I.S.S : Oui, effectivement. Je crois qu’à un moment donné nous sommes rentrés dans une véritable confrontation, et les relations personnelles ne suffisaient absolument plus, parce que les enjeux étaient vraiment dramatiques.

RFI : D’où un dernier coup de fil entre Tagro et vous.

I.S.S : Oui, effectivement. Le 28 novembre – c’est d’ailleurs notre dernier contact – il se plaignait de fraudes qu’il y aurait eu au nord. Et moi, je lui disais que d’après mes informations, il n’y avait pas eu de fraudes et que tout cela était tout à fait normal. Et naturellement, lui, n’était pas d’accord.

RFI : Et après ce coup de fil du 28 novembre au soir, Tagro et vous ne vous êtes plus parlé ?

I.S.S : Non, plus jamais. Et moi, j’ai même essayé de rentrer en contact avec lui, parce que j’estimais que les relations personnelles devaient demeurer intactes. Mais je n’ai pas pu avoir accès à lui.

RFI : Cette semaine décisive du 29 novembre au 4 décembre 2010, Gbagbo tente de convaincre Soro de choisir son camp contre celui de Ouattara. On imagine que l’offre était alléchante. Pourquoi Soro n’a pas cédé ?

I.S.S : Je pense, d’abord par conviction. Et je pense aussi, qu’ayant lu la situation, il savait très bien que cette dynamique-là ne pouvait aller qu’en faveur d’une victoire de Ouattara. Et cette victoire a quand même été nette. Je ne vois pas comment il pouvait s’enfermer effectivement, dans cette logique avec le président sortant.

RFI : Et vous citez Soro vous disant : « J’ai accepté d’être le Premier ministre d’Alassane, car sinon, Gbagbo le tuera, puis il nous tuera tous après ».

I.S.S : Il m’a effectivement dit : « Si je ne prends pas les choses en main, ça va être extrêmement difficile. Je suis convaincu que la vie d’Alassane Ouattara est en danger ». Et par la suite, la vie à chacun de nous, oui.

RFI : Aujourd’hui, Laurent Gbagbo est devant la CPI, la Cour pénale internationale. Mais après les tueries de Bouaké en 2002, de Korhogo en 2004 et de Duékoué en 2011, certains disent que Guillaume Soro devrait y être aussi. Qu’est-ce que vous en pensez ?

I.S.S : Mais moi, j’en pense qu’il faut laisser les enquêtes se dérouler. Et lui-même, il fait preuve, en tout cas en la matière, d’une très grande sérénité. Il a toujours soutenu qu’il ne craignait absolument rien de ces enquêtes-là.

RFI : Mais c’est une éventualité pour vous ?

I.S.S : Je n’en sais rien ! Je sais simplement que beaucoup de gens souhaiteraient cela. Mais je crois, quand même, que les décisions que prennent les gens de la Cour pénale internationale, sont des décisions motivées. J’ai le sentiment que les gens cherchent à faire une sorte de parallèle du mouvement de balancier. Je ne crois pas du tout que ce soit la bonne méthode. La justice, ce n’est pas seulement distribuer des bons et mauvais points. C’est de faire de véritables enquêtes documentées. Voilà.

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