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Littérature / Diplomatie / Politique / Entretien

Jean-Christophe Rufin : «Jacques Cœur m’a montré le chemin»

Jean-Christophe Rufin vient de publier une biographie romanesque de Jacques Coeur, le financier des rois de France
Jean-Christophe Rufin vient de publier une biographie romanesque de Jacques Coeur, le financier des rois de France C. Helie Gallimard

« Je me suis complètement identifié à mon héros habité par les rêves d’un Orient de luxe, calme et volupté », dit Jean-Christophe Rufin à propos de son dernier roman, Le Grand Cœur, qui vient de paraître chez Gallimard. Membre de l’Académie française, cet ancien ambassadeur de France au Sénégal est aussi neurologue, militant humanitaire et surtout romancier. Auteur d’une œuvre substantielle portée par l’obsession de l’ailleurs et de l’autre – avec 9 romans, 1 recueil de nouvelles et des essais -, Rufin nous propose cette fois une biographie romancée du grand argentier français Jacques Cœur, qui vécut au temps de basculement entre le Moyen-âge et la Renaissance. Banquier des puissants, l’homme se fit connaître aussi par ses voyages à travers le monde connu de son époque. Entretien.

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RFI : Vos romans nous font voyager d’Ispahan à Bourges en passant par le Brésil et le Sahara. Comment est né cet intérêt pour l’ailleurs qui semble être l’alpha et l’oméga de votre fiction ?

Jean-Christophe Rufin : Dans ma vie comme dans mes romans, la quête de l’autre a été de tous temps une source majeure d’inspiration. D’où vient cette sensibilité ? Paradoxalement, sur le plan identitaire, on ne peut pas être plus français que je ne le suis. Je n’appartiens à aucune minorité. Très prosaïquement, je suis un Français d’origine française, né à Bourges, catholique, marié et hétérosexuel. Quelle tristesse, n’est-ce pas ! Pourtant, et peut-être à cause de cet enracinement, j’ai toujours été animé par une interrogation profonde sur les autres et sur le monde.

RFI : Est-ce le voyage qui vous a permis d’assouvir votre curiosité pour les autres ?

J.-C. R : Le voyage, mais aussi les livres et les rencontres. Mon tout premier contact avec cet ailleurs que je recherchais s’est fait à travers mes grands-parents qui m’ont élevé. Ils me parlaient de la Seconde Guerre mondiale qu’ils ont connue de près. Dans leur bouche, cette guerre avait un goût d’étrangeté puisqu’elle venait de l’extérieur. Puis, devenu adulte, j’ai fait la connaissance de celle qui allait devenir ma première femme. Elle était d’origine russe. Elle m’a révélé le monde des Russes blancs : c’était un ailleurs fait de révolution, d’exil et de larmes. Avec ma deuxième femme, qui est issue de l’Erythrée, je suis entré de plain-pied dans le monde africain. Entre-temps, j’ai découvert la Tunisie où j’ai été coopérant à la sortie de l’Ecole de médecine. Je fus affecté à une maternité où les femmes que je soignais étaient des Bédouines qui arrivaient à l’hôpital à dos de mulets. C’était la découverte de l’ailleurs musulman dans ce qu’il a de plus intime. Sans être autobiographiques, mes romans s’inspirent de ces différentes expériences.

Le nouveau roman sous la plume de l'académicien Jean-Christophe Rufin
Le nouveau roman sous la plume de l'académicien Jean-Christophe Rufin Gallimard

RFI : Votre nouveau roman est un contre-exemple dans la mesure où l’aventure de Jacques Cœur que vous y racontez, celle d’un personnage historique français, ne se déroule pas dans un ailleurs lointain, mais à quelques pas de chez vous à Bourges…


J.-C. R : Pourquoi Jacques Cœur ? En effet, la question se pose. Etrangement, cet homme qui a vécu dans la France de la Guerre de Cent ans, je me suis senti proche de lui. Pas seulement parce que sa maison natale est située à quelques pas de la mienne, mais aussi parce que son destin extraordinaire qui l’a conduit du plus obscur terroir de la France médiévale jusqu’aux frontières du monde connu de son époque, m’a fait rêver depuis mon enfance. Il était une sorte de précurseur, de modèle auquel je me suis complètement identifié. Il m’a montré le chemin. Je me devais de lui rendre hommage. C’est ce que j’ai voulu faire en écrivant cette biographie romanesque où j’ai mêlé l’imagination à l’histoire pour faire vivre le personnage.

RFI : Les plus belles pages de ce roman sont celles où vous racontez le voyage de votre protagoniste en Orient.

J.-C. R : Jacques Cœur fut très novateur car il a permis de changer le paradigme des Croisades. Il a introduit l’idée des échanges, du commerce en plein 15e siècle où la logique de la guerre religieuse déterminait encore nos relations avec l’Orient. Il va permettre aux Européens de prendre conscience du luxe, calme et de la volupté qui caractérisaient déjà les villes comme Damas ou Beyrouth. Aveuglés par leur obsession religieuse de reprendre possession des lieux saints de la Chrétienté, les Croisés ne faisaient pas attention à la magnificence des civilisations arabes. Grâce à des hommes comme Jacques Cœur, aura lieu cette prise de conscience qui n’est sans doute pas étrangère à l’avènement de l’esprit de la Renaissance au 16e siècle. Les mentalités européennes ont changé au contact de l’Orient, où hommes et femmes avaient un autre rapport avec le corps, le plaisir, la volupté.

RFI : Médecin de formation, militant de l’humanitaire, qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à l’écriture littéraire ?

J.-C. R : J’écris pour partager avec mes contemporains mes expériences, mes colères, mes obsessions. J’ai commencé par des essais, mais l’essai est un genre réducteur, frustrant pour quelqu’un comme moi qui tente de transmettre à travers l’écriture mes émotions devant la beauté des paysages et des êtres. La fiction correspondait mieux à mon tempérament, mais il me fallait trouver une voix originale, surmonter la difficulté de la distance par rapport aux événements. Du fait d’être médecin, j’avais perdu cette distance critique si essentielle à la narration romanesque. Je l’ai trouvée en situant mes récits dans le passé. Mais je me suis longtemps senti passager clandestin dans l’écriture romanesque, un sentiment qui a disparu progressivement au fur et à mesure que mes récits rencontraient l’adhésion populaire.

RFI : Mais vous avez continué de mener plusieurs vies. En 2007, votre ami Bernard Kouchner vous nomme ambassadeur au Sénégal. Quel bilan faites-vous des quatre années passées au pays de Senghor et du « Sopi » ?

J.-C. R : D’un point de vue humain, ce séjour a été particulièrement riche pour moi. Au Sénégal, j’ai fait la connaissance de gens très différents, d’hommes politiques éminents à des personnes modestes, en passant par des artistes et des écrivains. Ces contacts m’ont permis de gagner en complexité et d’apprendre à vivre avec la contradiction. En Occident, nous avons une perception très monolithique de la réalité, alors que pour les Africains les choses peuvent être à la fois blanches et noires, présentes et absentes… C’est une leçon de vie que je n’oublierai pas de sitôt. En revanche, sur le plan politique, ce fut un combat de chaque instant !

RFI : Pourtant, les choses avaient bien commencé à votre arrivée à Dakar en 2007 ! Vous aviez été adoubé par Wade. Qu’est-ce qui s’est passé ?

J.-C. R : Les relations se sont très vite détériorées avec le pouvoir sénégalais à partir du moment où le président Wade a compris que je ne voulais pas prendre parti pour lui dans sa tentative de se perpétuer à la tête du pays. J’ai expliqué à ma hiérarchie au Quai d’Orsay que le Sénégal était un pays souverain, avec une tradition démocratique installée, et que la France n’avait pas à prendre parti dans la bataille électorale qui opposait les hommes politiques du pays entre eux. C’était une affaire sénégalo-sénégalaise. J’étais opposé à toute forme d’ingérence. J’étais également opposé aux réseaux occultes qui parasitent les relations franco-africaines. Je ne suis pas, comme vous le savez, diplomate de carrière. J’ai été envoyé au Cap-Manuel [nom de la résidence de l’ambassadeur à Dakar, ndlr] dans une perspective de renouvellement des relations avec l’Afrique. Ma mission était de porter le coup de grâce à la « Françafrique ». Mais à Dakar, je me suis retrouvé en porte-à-faux par rapport à un pouvoir qui, lui, ne jurait que par la diplomatie parallèle des réseaux. J’ai toutefois réussi à survivre trois ans dans ce panier de crabes - plus longtemps que mes prédécesseurs. En 2010, Paris a fini par céder à la demande d’Abdoulaye Wade de me faire remplacer par un diplomate de carrière. J’ai alors cassé l’omerta pour dire mes quatre vérités !

RFI : Vous avez écrit récemment que Nicolas Sarkozy n’a jamais ni pu ni voulu rompre avec la « Françafrique ». La nouvelle génération de socialistes qui arrive au pouvoir avec François Hollande fera-t-elle mieux ?

J.-C. R : Difficile de répondre à cette question car on ne sait pas à qui Hollande va confier la conduite des affaires africaines. Contrairement à Martine Aubry qui connaît bien l’Afrique, François Hollande a peu d’expérience dans ce domaine. Cette virginité peut être un avantage si le nouveau président élu décide de s’appuyer sur de véritables connaisseurs de la région comme, par exemple, Jean-Michel Severino, qui faisait partie de son équipe de campagne et qui, en tant qu’ancien directeur de l’Agence française de développement, a des compétences réelles en matière de coopération. Mais il serait en concurrence avec l’ancien ministre, Kofi Yamgnane, qui reste, à mon avis, trop marqué par l’époque mitterrandienne. Il est aussi trop proche de Laurent Fabius qui s’est disqualifié en réservant sa première visite pour le Gabon en sa qualité de responsable des affaires internationales du parti socialiste.

RFI : Pourquoi pas vous ? Les socialistes vous connaissent. Vous avez fait partie de l’équipe de campagne de Martine Aubry…

J.-C. R : Non, ma nomination aux affaires africaines n’est pas à l’ordre du jour. D’abord, parce que les socialistes qui ont été écartés du pouvoir depuis trop longtemps ne verront pas d’un très bon œil l’entrée de la société civile dans le gouvernement. Les gouvernements Hollande auront toutes les chances d’être exclusivement politiques, du moins dans les premiers temps. Moi-même, je ne suis pas prêt pour une mission gouvernementale. Dans ma vie, chaque fois quand je me suis rapproché du politique, j’y ai laissé des plumes. Je viens à peine de recouvrer ma liberté de parole après ma virée diplomatique à Dakar qui n’a pas été de tout repos ! En revanche, pourquoi pas un poste dans le civil ? On m’avait proposé il y a quelques mois de prendre la direction de RFI mais la proposition ne s’est pas concrétisée. Redonner à RFI la visibilité dont cette radio jouissait il n’y a pas si longtemps serait pour moi un défi intéressant à relever.

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Bibliographie sélective

Chez Gallimard : Le Grand Cœur (2012), L’Abyssin (1997), Sauver Ispahan (1998), Rouge Brésil (prix Goncourt 2001), Globalia (2004).

Chez Flammarion : Katiba (2010).

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